Dossier
Présentation du Dossier par Eric Brun (EHESS, CSE) -
Vanessa Gemis (ULB)
Quelques remarques sur le rôle des intellectuels : l´exemple des philosophes yougoslaves réunis autour du journal "PRAXIS" par Krunoslav Stojakovic (Universität Bielefeld)
La bande dessinée : un bien marginal au regard de ses éditeurs par Floriane Philippe (ULB)
Hiérarchie des spécialités (para)médicales et marginalisation des vieux. Les effets de relégation de l’« humanisation » des maisons de retraite par Clément Bastien (GSPE) -
Olivia Rick (INS-HEA, GSPE)
Entre marginalisation et participation : à propos des professeurs allemands en Turquie 1933-1945 par Günal Incesu (Universität Bielefeld)
Marginalisation de l’avant-garde littéraire italienne en France, 1900-1920 :
le cas de La Vraie Italie par Amotz Giladi (CSE, Paris)
Entretiens
Comptes-rendus d’ouvrages
Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature par Claire Ducournau (Université Paris-Est LATTS)
Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable, à propos de la production de l’idéologie dominante par Michel Daccache (CSE, Centre de Sociologie Européenne / EHESS)
Roland Lardinois, L’Invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science par Gisèle Sapiro (CNRS/CSE)
Documents
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Forum
Numéro 01 - Janvier 2009
Hervé Serry, Naissance de l’intellectuel catholique
Le remarquable livre d’Hervé Serry, Naissance de l’intellectuel catholique, paru en 2004 aux Editions de La Découverte, se propose de comprendre comment, entre 1910 et 1930, des écrivains « s’unirent pour édifier une esthétique catholique qui devait être le fer de lance d’une reconquête religieuse de la « fille aînée de l’Eglise » égarée dans le laicisme » (p. 7), et donc comment les efforts de François Mauriac, Robert Vallery-Radot, Gaëtan Bernoville, Paul Jury, Jean Calvet, d’autres encore, pour faire exister à la fois face à l’Église et dans le champ intellectuel une « armée catholique de la plume », constituèrent une étape décisive pour l’affirmation de cette voix originale de l’intellectuel catholique qui put se manifester avec tant de force lors des dénonciations des exactions perpétrées au cours de la guerre d’Espagne au nom de l’Église et de la croisade. Bien loin de limiter l’archéologie de cette affirmation à un thomisme maurrassien antimoderne devenu antimaurrassien et universaliste autour de la condamnation de l’Action française en 1926, sous la ferme direction pontificale, Hervé Serry restitue avec minutie, subtilité et précision les tensions, les conflits, les ajustements et les négociations qui, des Cahiers de l’amitié de France, à partir de 1910, jusqu’aux efforts pour constituer une NRF catholique avec Vigile, résultèrent de l’opposition entre la logique d’autonomie dont des écrivains se voulaient porteurs, parce que c’était la règle instituée du champ littéraire auquel ils voulaient appartenir, et la logique d’obéissance portée par des clercs, dominicains, jésuites et séculiers, rendus très méfiants, du fait de la crise du modernisme et du climat d’affrontement avec l’Etat républicain radical, vis-à-vis des initiatives de laïcs prétendant se mettre au service de l’Eglise [1].
Les efforts qui furent nécessaires pour parvenir à ce positionnement à la fois littéraire et religieux sont reconstitués par Hervé Serry à travers un faisceau de sources, de méthodes et d’archives convergentes. Il analyse à la fois des œuvres de fiction et les conditions souvent difficiles de leur réception critique, comme la Jeanne d’Arc de Delteil ou le Jardin sur l’Oronte de Barrès ; des institutions littéraires comme les revues les Cahiers de l’Amitié de France, issus de la rencontre entre les jeunes écrivains catholiques et les spiritualistes qui entouraient Georges Dumesnil, Les Lettres, créée dès 1913 par Gaëtan Bernoville mais qui s’imposa réellement à partir de 1919, enfin Vigiles, qui ne vécut que trois ans ; des groupements à vocation professionnelle d’écrivains catholiques, comme la Confédération professionnelle des intellectuelscatholiques (CPIC), de Henri Massis, et la Semaine des écrivains catholiques, portée par Bernoville ; des collections éditoriales comme le Roseau d’Or, dirigée par Jacques Maritain, et qui connut une consécration certaine dans la vie intellectuelle française . Autant d’entreprises indissociablement intellectuelles, religieuses et politiques dans leur implication, par lesquelles de jeunes écrivains, en tentant de s’imposer à la fois au champ intellectuel et à l’Eglise, contribuèrent à poser trois problèmes fondamentaux pour l’existence même de l’intellectuel catholique, la question des conditions de possibilité d’un art catholique, celle de la compatibilité de la science et de la religion, celle enfin des conditions dans lesquelles un laïc peut parler au nom de l’Église.
Des Cahiers de l’amitié de France à Vigiles : l’autonomie difficile de l’intellectualité catholique en régime ecclésial
La première campagne, celle des Cahiers de l’amitié de France, initiée par Robert Vallery-Radot et d’autres jeunes bourgeois soucieux d’entrer en littérature tout en restant fidèles à leur héritage familial, put tenter le projet d’une littérature catholique renouvelée. S’affirmant rapidement comme catholique intégrale, par souci de prendre ses distances avec le catholicisme de système de l’Action française, elle permit à certains de ses membres, Vallery-Radot, Mauriac, André Lafon, principalement, de gagner leurs premières marques de reconnaissance dans le champ littéraire et aux yeux des institutions ecclésiastiques. Pourtant, la très forte attraction de l’Action française auprès des jeunes, avec le recrutement de Jean Variot, qui suscita le raidissement de dominicains déjà très réticents au « politique d’abord », et la difficulté à mobiliser les grandes organisations de laïcs comme L’Association catholique de la jeunesse française (ACJF) , largement tenues par un épiscopat méfiant, eurent pour effet de limiter le tirage de la revue à des cercles restreints et de la mettre rapidement sous le contrôle direct des religieux du Saulchoir.
Cette première tentative, marquée par la mainmise de l’Eglise sur toute définition catholique du travail de l’écrivain, mais qui avait vu déjà s’accumuler débats, controverses, se capitaliser expériences et relations, et se dessiner une esthétique catholique, n’eut pas directement de suite, mais une part de sa mémoire se retrouva dans l’expérience de la revue de Bernoville, Les Lettres, initiée en 1914, mais surtout renouvelée en 1919 et qui réussit à perdurer jusqu’en 1932. La disparition des Cahiers, le renforcement du poids des laïcs dans l’Église qui caractérisa les années de l’Entre-deux-guerres et le desserrement des contraintes cléricales, du fait de l’apaisement des rapports entre l’Église et l’Etat, constituèrent de bonnes conditions pour que la petite revue, devienne, à partir de 1919, sous la direction de Bernoville, de René Johannet et d’Henriette Charasson, sa femme, un pôle essentiel pour le catholicisme intellectuel, à côté de la Revue universelle. C’est dans Les Lettres que Jacques Maritain fit paraître Art et scolastique en bonnes feuilles, que Maurice Vaussard lança en 1923 sa célèbre enquête sur le nationalisme en France – une prise de distance sévère vis-à-vis de l’Action française et de sa domination sur le monde intellectuel, notamment catholique – c’est encore dans Les Lettres que se mena la défense de Paul Claudel et de son lyrisme, rabattus sur l’esprit romantique (Belphégor) par les tenants de l’intelligence reine (Minerve) qu’ils fussent d’Action française comme Lasserre ou satellisés par son néo-classicisme comme Benda. C’est donc dans les pages des Lettres que, par souci de maintenir une distance égale à la fois vis-à-vis des maurrassiens et du mouvement grandissant de leurs adversaires au sein de l’Église, commença à se « lever l’hypothèque que le maurrassisme faisait peser sur les catholiques » (p. 213).
Enfin et surtout, c’est autour des Lettres que se constitua la Semaine des Écrivains catholiques, une réunion annuelle des écrivains et professeurs se réclamant du catholicisme. Elle était apparentée aux projets d’organisation corporative des spécialistes de l’écriture qui fleurissaient, comme la Confédération des travailleurs intellectuels, la Confédération de l’Intelligence et de la Production Françaises, de Georges Valois, les Compagnons de l’Intelligence d’Henri Clouard, la Confédération professionnelle des intellectuels catholiques d’Henri Massis, initiatives qui butaient toutes sur des contradictions difficilement surmontables. Situé en un point de tensions entre les logiques d’Église et la réaction intellectuelle qui tendait à instrumentaliser le catholicisme au profit du nationalisme intégral, Bernoville fit par ajustements successifs le choix de transformer cette position intenable en position de force en instituant, avec la Semaine, un espace neutralisé de confrontations entre les différentes tendances et les différents pôles dont l’affrontement risquait en permanence de faire exploser le monde commun des écrivains catholiques et donc de leur rendre toute existence collective impossible.
Loin des débats entre syndicalisme et corporatisme, que selon lui le catholicisme ne permettait pas de résoudre, Bernoville offrit donc une institution modeste, mais dont le succès ne se démentit pas de 1921 à 1929, et qui devait s’efforcer de produire aux yeux de tous le spectacle de l’unité, même a minima, du catholicisme français. Unifier les divers courants de l’intellectualité catholique au nom de la lutte contre le laïcisme et utiliser cette unité pour porter la rechristianisation de la cité, voilà le cercle vertueux que visait Bernoville en instituant puis en dirigeant, au prix d’efforts considérables, cet essai de parlement des intellectuels catholiques. Non que ce succès ait donné une grande prospérité à la revue : elle ne réussit jamais vraiment à élargir son public, et elle eut à supporter les frais de plus en plus lourds des Semaines, au point de se trouver dans une position financière calamiteuse au début des années 1920. À cette date, l’Action française condamnée et la majorité des intellectuels catholiques ralliés sous la bannière de l’antimaurrassisme pontifical, les Lettres avaient perdu une bonne part de leur utilité pacificatrice. La revue ne survécut pas à la crise économique, et Bernoville ne put trouver de soutien significatif pour la ranimer.
D’autres tentatives de desserrer l’étau ecclésial et d’imposer une voix catholique dans le champ intellectuel sont précisément évoquées dans Naissance de l’intellectuel catholique. La fondation d’une revue, le Roseau d’Or, en 1925, à l’instigation de Jacques Maritain, pour démontrer la force intellectuelle du catholicisme en faisant la preuve de l’autonomie de ses penseurs et réussir enfin à voler à la NRF les auteurs catholiques confirmés ou prometteurs fut l’un de ces essais. La revue ne réussit vraiment que comme collection, la plupart des numéros de la série constituant en réalité des monographies. Par la suite, la création, pensée encore une fois comme une concurrence à la NRF, de la revue Vigile, ne réussit à attirer, entre 1930 et 1933, ni lectorat ni réel succès d’estime, du fait principalement d’un contrôle clérical trop étroit. Autant d’entreprises qui témoignent à la fois de l’énergie de la « renaissance littéraire catholique », de l’intensité des efforts et des débats qui l’accompagnèrent, et de son échec à court terme à créer des structures pérennes de diffusion et à imposer à l’Eglise l’autonomie de la pratique intellectuelle des écrivains se réclamant publiquement du catholicisme.
Deux décennies d’accumulation de capital symbolique
Pourtant, et c’est probablement le point essentiel du travail d’Hervé Serry, il ne s’agit d’un échec que d’un point de vue superficiel, celui de l’histoire descriptive des institutions, des débats et des grandes œuvres. Les développements qui portent sur les deux décennies d’agency des écrivains de la « renaissance littéraire catholique » se trouvent en effet encadrés par deux chapitres de contextualisation particulièrement décisifs, le premier chapitre du livre, qui évoque les conditions de l’engagement des intellectuels catholiques laïques au XIXe siècle, du Génie du christianisme à Pascendi, et le dernier, l’épilogue, qui porte le titre du livre, « naissance de l’intellectuel catholique ». Cette arche problématique qui encadre le cœur des recherches empiriques de l’ouvrage est la pièce maîtresse de son architecture.
Hervé Serry y fait la démonstration qu’une part essentielle des débats qui eurent lieu dans le monde intellectuel catholique entre 1900 et 1940 ne peuvent être compris sans une archéologie sociale et politique des conditions de la participation à la sphère publique des intellectuels catholiques, à partir du grand tournant intransigeant, ultramontain et néothomiste initié dans les années 1860. Loin de limiter la compréhension du débat catholique des années 1920 aux conditions créées par la Grande Guerre ou au temps court de l’après-Dreyfus, Hervé Serry montre comment les écrivains se sont trouvés les mieux placés pour être les porte-parole des campagnes culturelles de l’Église, parce qu’ils étaient les porteurs d’une culture ancienne, prétendument fondée sur la latinité, mais surtout non spécialisée, qui échappait de ce fait au verrouillage rationaliste ou scientiste de la science moderne – sur laquelle l’intransigeantisme avait fait perdre à l’Église, depuis le Syllabus mais surtout avec la condamnation du modernisme, à peu près toute prise. L’homologie structurale entre cette position et celle de prétendants écrivains, confrontés à la fragilité de leur héritage de bourgeois de province, et affrontés à l’engorgement d’un univers littéraire hyperconcurrentiel, où dominaient le refus de la marchandisation, l’identification de l’écrivain à la nation, et des théories esthétiques et politiques associant identité française, classicisme et catholicisme, l’harmonie préétablie entre de jeunes entrants soucieux de disposer d’appuis solides et d’un discours architecturé et riche pour parvenir à faire rapidement des lettres le moyen de réaliser leur héritage de dominant et une Église soucieuse de réaffirmer son autorité culturelle dans l’espace public, permettent de comprendre l’énergie propre à la « renaissance catholique », dès 1910, et d’expliquer autrement que par l’anecdote ou la psychologie, selon la tradition de l’histoire culturelle, deux décennies d’efforts pour imposer la voix de l’écrivain catholique.
La relecture des années 1930 à travers ce double prisme du temps moyen de l’« engagement » intellectuel catholique et du répertoire de prises de positions déployé entre 1910 et 1930, permet de comprendre à nouveau frais comment des écrivains purent s’opposer ouvertement, comme « intellectuels », au moment de la guerre d’Espagne, à l’Église de France, à la papauté et à une large part des autorités intellectuelles françaises reconnues par elles. Les campagnes de la « renaissance littéraire catholique », des Cahiers de l’Amitié de France à Vigile permirent de capitaliser expériences, réflexes et méthodes essentiels pour offrir aux acteurs des marges d’action plus grandes par la suite, une fois venue une autre configuration intellectuelle et politique. L’expérimentation des différentes impasses de l’allégeance intellectuelle aux clercs fut cruciale : elle aboutit à « une redéfinition des conditions de possibilités d’une parole catholique laïque capable de ne plus seulement s’exprimer à partir de la ligne ecclésiale, comme par procuration » (p. 343). C’est pourquoi Hervé Serry finit son livre sur une allusion précise au livre de Philippe Chenaux, Entre Maurras et Maritain, (paru aux éditions du Cerf en 1999), et à sa thèse d’un « fondement négatif de l’intellectuel catholique » autour de la condamnation de l’Action française en 1926. C’est dans la « continuité » de la lutte pour la définition des modalités de l’autonomie de l’intellectuel catholique, menée au cours des années 1910-1930, que cette nouvelle figure publique a été rendue possible, « par le croisement des ressources littéraires et religieuses » que mirent en œuvre les écrivains de la renaissance catholique.
Réductionniste ? La sociologie des intellectuels ?
Dans son livre qui portait sur la « génération intellectuelle (…) à la fois catholique, thomiste et maurrassienne », née dans les années 1880-1890, des écrivains formés dans le double contexte de la crise moderniste et des persécutions combistes, et pour qui la condamnation de l’Action française constitua un tournant, Philippe Chenaux affirmait qu’il fallait, pour traiter adéquatement de cette « génération antimoderne », pratiquer une authentique « histoire intellectuelle ». A égale distance de la vieille « histoire des idées », trop « désincarnée », et d’une « histoire sociologisante, qui voudrait réduire les prises de position des intellectuels à des stratégies de carrière », il s’agissait de « réconcilier l’histoire avec la philosophie ». Le mépris dont témoignait le suffixe –isant pour qualifier une histoire sociale qui ose dire son appartenance à la tradition ouverte par Durkheim et Weber, jusque dans l’interprétation des œuvres de l’esprit, et l’accusation sempiternelle de « réductionnisme », de la part d’une historiographie qui n’a encore à se réclamer que de « l’histoire du culturel », ce mépris et ce simplisme donc avaient leur coût heuristique, manifeste tout au long de l’ouvrage. Héroïsation de figures célébrées, illusion rétrospective dans la compréhension des déterminations des acteurs, réduction de l’analyse à une description des réseaux et des contacts sans référence aux rapports de force qui structurent les relations, autant de limites et de pièges pour une histoire pour le coup réellement réductrice. Pour elle, les penseurs sont des créateurs d’« idéologies », jamais inquiets de leur survie matérielle, toujours voués aux seules « idées », et finalement grands et respectés parce que leurs systèmes sont cohérents ou pertinents. Pour elle, la « conscience catholique européenne », la « pensée catholique », « l’idée catholique française », autant d’hypostases langagières souvent non explicitées, ont une existence phénoménale, et même une forme de causalité propre, malgré leur circularité herméneutique et leur essentialisme impénitent.
Il n’était alors pas très étonnant, dans un livre qui ne veut pas penser l’intrication des discours dans les rapports de force sociaux, de trouver comme conclusion que l’engagement de Maritain et de ses proches dans la justification de la condamnation de l’Action française par la papauté, par l’affirmation d’apolitisme et d’universalisme qu’elle contenait, fut l’affaire Dreyfus des intellectuels catholiques. Que le rôle de fer de lance de l’assaut contre les maurrassiens ait été confié à Maritain par le pape lui-même interdit pourtant d’accepter ce parallèle, du point de vue justement d’une histoire des « intellectuels » : l’affaire Dreyfus avait constitué l’affirmation de leur existence comme voix spécifique dans l’espace publique parce que cette intervention s’était faite comme une mise en cause critique des autorités légales ou conventionnelles. L’entrée en lice d’une autorité intellectuelle comme Maritain, en service commandé par une hiérarchie principiellement extérieure au monde intellectuel, convient bien plus au rôle de l’intellectuel organique, et montre bien dans quelles limites, finalement celles que l’Eglise imposait à l’apostolat des laïcs, pouvait se déployer l’action de ceux qui se disaient catholiques et prétendaient en ce nom à une magistrature spécifique dans le champ du pouvoir.
Et donc, « l’histoire sociologisante » des intellectuels serait réductionniste, quand l’histoire culturelle mariée à la philosophie – qui sait selon quel régime, avec ou sans contrat – serait seule susceptible de donner à comprendre les écrivains catholiques ? Il est clair qu’Hervé Serry fait la démonstration du contraire. Son travail archivistique fait émerger des continents entiers d’auteurs peu ou mal connus, donne à sentir la richesse de collections de périodiques à peine ouvertes, d’institutions que des recherches totalement intellectualistes avaient fait ignorer. Il mobilise à la fois des archives privées, des correspondances publiées, des ensembles imprimés colossaux, des catalogues d’éditeurs, des textes à forte portée théorique, comme des pamphlets, des brûlots, comme des entrefilets, des ressources prosopographiques, comme des analyses textuelles de fiction ou de théâtre.
Les biais réductionnistes, psychologisants ou déterministes qui caractérisent l’histoire idéologique se trouvent ici écartés par la lucidité conceptuelle d’un arsenal analytique qui s’énonce clairement et pratique un fécond va-et-vient entre le travail empirique et l’élaboration idéal-typique. Naturellement, ce genre d’entreprises suppose de faire s’articuler un vaste ensemble de lectures, principalement issues de la tradition sociologique, et notamment des travaux de Pierre Bourdieu et de ceux qui ont vu dans sa percée épistémologique des Règles de l’art une solution aux apories de l’histoire des idées et des arts. Un tel travail suppose aussi de maîtriser de vastes lectures historiques, portant notamment sur l’histoire de la catholicité française, mais aussi sur l’histoire de la France depuis le début du XIXe siècle en général.
C’est comme si, précisément, le souci de penser avec les outils de la tradition fondée par Durkheim et Weber ouvrait de vastes horizons, requérait de vastes lectures, et permettait des synthèses novatrices. La réflexion sur la gémellité de la vocation littéraire et de la vocation religieuse ; la réflexion sur les effets structurels que cette proximité a sur les relations entre vie intellectuelle et institution religieuse ; la mise en œuvre, à travers une histoire des controverses, de l’idée selon laquelle les affrontements pour imposer, dans un champ donné, la définition légitime de l’activité elle-même, sont à l’origine même de l’énergie qui anime ce champ, et donc d’une large part du capital symbolique dont peuvent disposer ses acteurs dominants ; l’articulation entre une origine sociale, les habitus qui s’y trouvent inscrits, les formes de désir qui s’y trouvent associés, chez les jeunes écrivains catholiques, et les médiations par lesquelles ces appétits sociaux se trouvent redéfinis, pour aboutir au programme de la rechristianisation par l’esthétique littéraire catholique ; la remarquable démonstration du caractère inconciliable des logiques d’institutions à prétention totalisante avec les logiques propres de la vie littéraire une fois que l’exigence d’autonomie s’est imposée comme un schème de classement incontournable : autant d’acquis de ce livre, indissociablement « sociologiques » et « historiques », si l’on tient à ces schématismes disciplinaires qui constituent des assurances-vie face aux incertitudes de la recherche.
Histoire sociale des langages et espace des possibles
Les rares regrets qu’on peut formuler à la lecture du livre d’Hervé Serry ont probablement pour origine les accommodements qu’un auteur doit savoir trouver avec les contraintes de la publication. Ils tiennent pour l’essentiel au souhait de voir certains points traités plus longuement. Pour faire pendant de manière entièrement satisfaisante au premier chapitre, l’épilogue, qui rend compte du titre de l’ouvrage, aurait gagné à être plus substantiel, et à relire plus en profondeur l’histoire de l’opposition catholique au raidissement réactionnaire de l’Église des années 1930. Traiter à nouveau frais ces épisodes sur lesquels existe déjà une abondante bibliographie aurait pu rendre encore plus nette la démonstration de l’ouvrage, notamment en étudiant de près comment les prises de position de Mauriac, Bernanos ou Maritain reprenaient des formules, des solutions et des méthodes éprouvées par la « renaissance littéraire catholique », comment le capital accumulé dans les débats des années 1920 leur servait de référence directe dans leur affirmation d’autonomie. On peut regretter aussi que trop peu de pages soient consacrées à l’analyse des œuvres de fiction, de poésie et de théâtre des auteurs étudiés, et notamment des œuvres publiées par Les Lettres, les Cahiers ou Vigile. Le contenu de l’esthétique littéraire catholique reste donc en partie flou, à l’exception de l’énoncé théorique des préceptes à mettre en œuvre dans la critique ; c’était pourtant l’une des vocations de ces périodiques que de donner à lire cette part de l’activité des écrivains et de donner à sentir quelle pouvait être cette autre esthétique que les catholiques annonçaient. Le souci de ne pas retomber dans les ornières de l’histoire des idées internalistes, ou de l’analyse thématique littéraire, fort compréhensible, pourrait être dépassé, dans la mesure où ces lectures textuelles seraient comprises comme l’analyse de prises de position, informées par la reconstitution sociohistorique préalable de l’horizon de réception et le cadre de production des textes. La capacité des écrivains à articuler, grâce à toutes les ressources d’ambiguïté et de polysémie de la symbolisation fictionnelle, des systèmes de contraintes et d’objectifs parfois inconciliables dans le cadre du discours philosophique ou politique, pourrait rendre compte de l’extraordinaire poids qu’eut la parole de Bernanos, romancier brillant et pamphlétaire de choc, au moment des Grands cimetières sous la lune. La participation éventuelle de l’esthétique catholique aux canons du roman psychologique, du roman réaliste, ou aux normes de fabrication du roman d’initiation, si fréquent chez les symbolistes, est une question qui aurait aussi pu être abordée, et fournir des éléments de réflexion pour mesurer le degré de spécialité que la parole littéraire catholique était prête à assumer, et les modalités selon lesquelles elle pouvait être reçue, en dehors du seul problème de la moralité des intrigues ou de leur coïncidence avec le dogme.
D’une manière plus générale, on peut regretter enfin qu’Hervé Serry n’ait pas eu plus de place pour développer le contenu argumentaire des débats qu’il évoque, et notamment tous ceux qu’il a dû rapidement résumer dans le chapitre sur la Semaine des écrivains catholiques, au point qu’on en saisit parfois un peu difficilement les logiques intimes et les enjeux. Mesurer les effets des positionnements, les effets de la répartition inégale des capitaux culturels ou sociaux ou des dominations symboliques n’empêche pas de mesurer le degré de virtuosité, de sophistication, la maîtrise des codes et des langages savants ou littéraires qui se manifestent dans les productions intellectuelles, et donc aussi d’en mesurer l’efficace propre, dans un univers enclin à donner toutes leurs résonances aux élaborations conceptuelles ou esthétiques. C’est insister, de mon point de vue, sur la nécessité de compléter l’étude polémologique de la vie intellectuelle, absolument féconde et adaptée dans le cas de Naissance de l’intellectuel catholique, par une étude des langages [2] mis en œuvre par les acteurs dans leurs prises de position et la production de leurs positions. Travailler sur les types de langage que les acteurs sont en mesure de mobiliser pour donner forme et contenu à leur libido sociale et individuelle, et prendre ainsi la mesure du fait que tous les discours institués n’étaient pas susceptibles du même type de mobilisation, que la configuration de l’espace des possibles langagiers, esthétiques, littéraires pesait très lourd sur les orientations prises par les campagnes intellectuelles, pourrait être un complément particulièrement éclairant à cette socio-histoire de la vie intellectuelle.
Un livre comme celui d’Hervé Serry ouvre à mon sens brillamment la voie à ceux qui voudraient se risquer à cette histoire-là. Nous attendons maintenant, avec une impatience gourmande, la conclusion de ses travaux sur les éditions du Seuil, pour voir émerger de nouveaux continents mal connus de l’histoire des intellectuels au XXe siècle.
Blaise Wilfert est enseignant-chercheur à l’Ecole Normale Supérieure.
[1] Le parallèle avec les logiques décrites par Frédérique Matonti concernant l’engagement intellectuel en régime de parti, pour les communistes français après 1945, est particulièrement frappant. Voir Intellectuels communistes : essai sur l’obéissance politique : la Nouvelle critique, (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005.
[2] Je pense ici à la possibilité d’articuler l’histoire sociale des intellectuels et l’histoire des langages politiques pratiquée par un Gareth Stedman Jones, parmi d’autres représentants de ce qu’on a pu appeler l’École de Cambridge. Notamment Languages of class : studies in English working class history, 1832-1982, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
