Dans la même rubrique

Nuage de mots clefs

Recensions et notes critiques


Le rêve méditerranéen

par Elisabeth Cestor (SHADYC, EHESS)

Henry Laurens, Le rêve méditerranéen, Paris, CNRS Editions, coll. "Documents pour la Méditerranée", 2010, 60 p.

laurense

L’histoire globale est devenue une discipline de plus en plus considérée par les chercheurs. Zone carrefour entre trois continents, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, le pourtour méditerranéen est le cadre d’étude choisi par Henry Laurens, titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, dans son dernier essai autour du rêve méditerranéen.

Difficile exercice que de résumer l’histoire commune depuis le XVIe siècle de ces actuels vingt-deux pays qui sont loin d’avoir été compris au fil des années comme un ensemble, en considérant aussi bien la géographie, la démographie, les migrations, que la vie politique, culturelle et intellectuelle… Les peuples des rives méditerranéennes ont en effet été regroupés de manière variable selon différents empires, ont subi de multiples séparations et transformations, avec une rupture entre un « Orient » et un « Occident » bien installée au XVIIIe siècle ou un partage des terres entre Français et Britanniques dans un XIXe siècle marqué à son terme par une intense circulation des populations, une « diaspora mondialisée » (p. 29).

Après deux premiers chapitres couvrant la période du XVIe au XXe siècle, l’auteur parvient au cœur du thème de l’ouvrage, « l’apogée de l’idée méditerranéenne ». Où l’on constate que cet apogée s’inscrit en faux face à l’affirmation d’une supériorité anglo-saxonne et protestante. Reconsidérer sa latinité en référence à l’empire romain devient, au début du XXe siècle, une manière de se différencier des revendications identitaires germano-aryennes pour les pays de culture catholique et, finalement, d’affirmer une identité méditerranéenne, dont la conception appuie également l’emprise sur les pays colonisés du sud de la mare nostrum (p. 34).

« La Méditerranée du XXe siècle » est notamment celle de l’après-colonisation qui provoque le rejet par les nouveaux Etats indépendants d’un discours unitaire, ou encore celle d’un « événement majeur » qui se déroule en 1981 : l’entrée de la Grèce, pays orthodoxe dont l’histoire est fortement liée à celle de l’empire ottoman, dans la Communauté européenne. Ce qui, selon l’auteur, amènerait à poser un débat lourd de sens qui reste encore d’actualité : « Où se trouvent les frontières de l’Europe » ?

Cette idée méditerranéenne, rappelle Henry Laurens, ne peut être conçue sans l’apport fondamental des intellectuels de différents pays des rives méditerranéennes (la France, l’Algérie, le Liban ou encore l’Egypte sont cités), allant de la reconsidération de tous les héritages de ces terres (fortement revendiqués par les acteurs de la revue marseillaise Les Cahiers du Sud) à une opposition, par exemple en Turquie : « La revendication d’appartenance à l’Europe et l’unité des peuples turciques jusqu’à l’Asie centrale est rejet de l’identité méditerranéenne » (p. 38) ou bien par une forme de reconnaissance comme dans l’Europe du Nord qui peut aller jusqu’à marquer une différence raciale : « Les anthropologues allemands font des Grecs et des Romains antiques des Indo-Germaniques (…) tout en définissant paradoxalement l’existence d’une race physique “méditerranéenne” distincte de l’“alpine” et de la “nordique” » (p. 39). Rien n’est dit des saint-simoniens, qui pourtant jouèrent un rôle non négligeable dans la formation d’un « rêve méditerranéen » [1] ou de l’expédition de Bonaparte en Egypte.

Et lorsqu’est abordé ce qui correspondrait à l’un des caractères spécifiques de la vie en Méditerranée, « les mouvements de population », le paradoxe contemporain n’est pas soulevé, car si la production touristique et l’affluence des Européens du Nord sur les rives de la Méditerranée est bien citée, la fermeture des frontières et l’émigration quotidienne des hommes venus du Sud et de l’Est méditerranéens, au péril de leur vie, créent une fracture dangereuse qu’il aurait paru essentiel de mentionner.

L’ouvrage se termine sur la principale question qui se dégage de ce long parcours historique de tant de siècles : celle de l’unité méditerranéenne. Elle serait marquée par des « échanges et cohabitations permanentes » dont les frontières géographiques ne se limiteraient plus aux seuls pays bordant la mare nostrum mais engloberaient également « la totalité de l’Europe, Scandinavie comprise et (...) la Péninsule arabique », en référence aux diasporas dans le monde entier (la guerre israélo-libanaise en 2006 en aura été un bien triste exemple puisque se sont retrouvés bloqués dans ce petit pays du Levant, le Liban, un nombre important de Français, Canadiens, Américains, Néerlandais… venus passer l’été dans leur pays d’origine).

L’unité méditerranéenne serait, pour Henry Laurens, l’objet d’une autre réalité qui serait de l’ordre de l’euphémisme (p. 60) dans la mesure où celle-ci peut difficilement s’affirmer en mettant au second plan les différences et clivages des mondes religieux qui occupent les esprits d’une large partie de la population méditerranéenne. Mais les réflexions menées par des intellectuels dans la lignée de Camus et de Valéry étaient-elles si promptes à reléguer à un second plan cette part si importante du paysage méditerranéen ? Et qu’en est-il de cette volonté politique d’une « Union pour la Méditerranée » ? On aurait souhaité ici une argumentation plus fournie et détaillée, difficilement possible sans doute dans le format imposé par cette collection percutante du CNRS (soixante pages, sans illustrations ni bibliographie, publiées dans un format 12 x 17 cm). Effectivement, le sujet mériterait de plus longues descriptions et réflexions comme en offrent, par exemple, les dix volumes des Représentations de la Méditerranée (Paris, Maisonneuve & Larose, 2000), parus sous la direction de Thierry Fabre et de Robert Ilbert. Tout l’intérêt de la règle imposée par le format de cette collection est de poser des questions essentielles et de revenir sans détours aux faits et événements historiques qui nourrissent des débats complexes (je pense notamment à l’incisif ouvrage d’Esther Benbassa, Etre juif après Gaza, publié dans cette même collection en 2009).

En ce sens, l’ouvrage interroge davantage une possible « unité méditerranéenne » que les multiples visages d’un rêve méditerranéen pourtant intimement lié aux réalités historiques décrites ici.

[1] Voir à ce propos : Emile Temime, Un rêve méditerranéen. Des saint-simoniens aux intellectuels des années trente (1832-1862), Arles, Actes Sud, 2002.