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Numéro 01 - Janvier 2009

Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable, à propos de la production de l’idéologie dominante

Paris, Demopolis, coll. Essai, 2008, 192 pages.

par Michel Daccache (CSE, Centre de Sociologie Européenne / EHESS)

Au moment même où La Production de l’idéologie dominante, l’article qu’il avait cosigné en 1976 avec Pierre Bourdieu, est réédité sous forme d’opuscule (Paris, Demopolis/Raisons d’agir, 2008), Luc Boltanski propose avec Rendre la réalité inacceptable un ouvrage qui, loin de se limiter à la simple évocation de la genèse d’un texte fondamental, livre une réflexion générale sur les transformations des modes de domination. En effet, sous prétexte de faire l’histoire de l’écriture et de la publication de cet article, et plus largement celle de la mise en place d’Actes de la recherche en sciences sociales, L. Boltanski porte à jour les conditions historiques et sociales qui ont rendu possible une pensée susceptible de prendre l’idéologie dominante pour objet, et analyse leur disparition progressive dans un monde où les sciences sociales se voient de plus en plus confinées aux fonctions de disciplines d’appoint. Ainsi, non content de rendre compte des enjeux et de clarifier les concepts clés de l’article de 1976, ce texte propose une méditation sur le glissement qui a rendu « inacceptable » ce qui était alors « l’évidence même », à savoir une certaine vision des sciences sociales et de la manière – libre, inventive, collective – de les pratiquer.

L’ouvrage s’ouvre sur une « élégie » (Chap. 1), célébration nostalgique d’une époque empreinte de soupçons et d’espoirs, où l’on avait le sentiment que la réalité dissimulait le « monde » et que la science - et tout particulièrement la sociologie alors vécue sur le mode oblatif - permettrait de « désolidifier » cette réalité qui devait sa toute-puissance aux allures de nécessité dont elle était parée. Les chapitres suivants associent étroitement retour sur la production, la publication et la réception de La Production de l’idéologie dominante, clarifications conceptuelles et méthodologiques, et réflexions sur les transformations dans l’exercice et la légitimation de la domination. L’auteur commence par rendre compte de la genèse de la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales (Chap. 2). L’objectif était, pour le petit groupe réuni autour du Centre de Sociologie Européenne dirigé par P. Bourdieu (que L. Boltanski désigne d’un terme situé à mi-chemin entre l’objectivation sociologique et l’évocation affective, celui de « patron ») et qui tenait à la fois « du cénacle intellectuel, de l’entreprise familiale et du groupe militant » (p. 50), d’avoir « un endroit où on aurait pu faire ce qu’on veut » (p.16). L’auteur évoque les conditions sociales, mais également techniques qui ont présidé à cette entreprise. Il insiste notamment sur le caractère rudimentaire des conditions matérielles de réalisation de la revue, qui contraignait à un travail collectif là où, quelques années plus tard, les évolutions techniques feraient de la science une pratique solitaire et compétitive. Véritable travail de « composition » mené par des « marginaux de l’intérieur », la création d’Actes – alors conçu comme un « fanzine de sociologie » - est décrite comme une entreprise festive et artisanale, à mille lieues de l’impératif de rentabilité des nouveaux modes d’administration de la recherche (Chap. 3). « Le travail n’était pas rémunéré », écrit L. Boltanski. « On n’y pensait même pas » (p. 36).

Les chapitres suivants (Chap. 4-6) sont consacrés à la rédaction de La Production de l’idéologie dominante, amoncellement de détails censé à l’origine aboutir à la publication d’un ouvrage plus important ayant pour visée une théorie du pouvoir, qui se présente finalement comme un « dossier » s’appuyant sur un appareil démonstratif composite pour donner à voir la philosophie sociale de la « fraction dominante de la classe dominante ». Ce choix méthodologique, comme le rappelle L. Boltanski, s’explique largement par la structure de l’idéologie dominante elle-même, « le caractère hétéroclite du matériel [visant] précisément à montrer la cohérence d’une vision du monde social qui ne se livre que par bribes […] en sorte qu’elle n’est pas sommée de présenter de façon systématique les schèmes […] sur lesquels elle repose » (p.52). En effet, le texte propose une définition de l’idéologie qui s’inspire largement de l’ethnographie des formes de classification qui sont au fondement des pratiques mythiques et rituelles. Car, à la manière des structures symboliques étudiées par les anthropologues, cette idéologie est basée sur des catégories de pensée largement implicites, pouvant s’appliquer à une infinité d’objets et de situations et donnant lieu à des productions discursives très diverses. Or, c’est cette plasticité qui permet à l’idéologie de se nier en tant que telle, c’est-à-dire de se donner les airs du bon sens, comme si elle ne se contentait que d’énoncer la réalité.

Plus loin (Chap. 7), L. Boltanski revient sur les « lieux neutres », ces institutions qui opèrent le lien entre « idéologie dominante » et « classe dominante » (p.57). En effet, là où l’on s’attendrait à trouver une « classe dominante » homogène, l’article identifie des « fractions » aux intérêts et aux orientations idéologiques divergents. Opposées les unes aux autres au sein du champ du pouvoir, elles disposent néanmoins d’une possibilité d’alliance à travers ces lieux communs (dont Sciences-Po est le meilleur exemple) qui ont pour fonction objective de neutraliser leurs contradictions (y compris au niveau des options politiques) et de les réunir autour d’un véritable sens commun.

Rapportant ensuite de manière systématique l’idéologie du milieu des années 1970 à celle d’aujourd’hui, L. Boltanski montre combien la première est « dédoublée », regardant à la fois vers un passé qu’elle ne peut ignorer (elle est encore tournée vers les dispositifs mis en place après la deuxième guerre mondiale : redistribution des gains de productivité, planification, instances de négociation) et vers ce qui sera plus tard présenté comme un avenir inéluctable par la vulgate néolibérale qui proclame la « fin des idéologies » et la « disparition des classes sociales » et s’évertue à décrédibiliser les institutions associées à l’État providence. L. Boltanski fait remarquer que le terme de « marché » ne figure même pas dans « Le dictionnaire des idées reçues » proposé en conclusion de l’article, alors que celui de « planification » y occupe une place importante, ce qui serait aujourd’hui inconcevable. En d’autres termes, l’idéologie des années 1970 est une idéologie de transition qui assure le passage vers le « nouvel esprit du capitalisme ».

Ces transformations dans l’ordre du discours renvoient à un bouleversement dans les modalités de légitimation de la domination, dans lequel L. Boltanski voit un changement de régime n’ayant été sanctionné par aucune réforme constitutionnelle : « il s’agit […] d’un affaiblissement de la légitimité politique fondée sur la référence au peuple […] au profit d’une légitimité fondée sur l’expertise […] » (p.73). D’où le recours généralisé aux sciences sociales et plus particulièrement à l’économie, les « lois scientifiques » l’ayant emporté sur les « lois que font les princes » (p.75). On comprend ainsi mieux pourquoi Sciences-Po, qui produit et véhicule de tels savoirs experts, occupe une place centrale dans l’article (Chap. 8). Et cela d’autant plus que c’est également à Sciences-Po qu’est diffusée cette « culture du riche » qui permet d’unifier les différentes fractions autour de valeurs et de références communes. Ce qui conduit l’auteur à affirmer que contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’idéologie dominante n’est pas tournée en priorité vers la mise en conformité des dominés mais vers le renforcement moral et l’intégration de la classe dominante (p.77-78).

Plus loin (Chap. 9), L. Boltanski expose les techniques mises en œuvre afin d’objectiver un discours dispersé qui resterait insaisissable s’il était livré tel quel. La critique de l’idéologie dominante s’appuie sur trois procédés : la concentration, la description analytique et l’ironie. La première « rassemble des bribes éparses […] pour faire voir la cohérence pratique de produits très divers » (p. 86). La seconde « a pour effet d’établir la possibilité d’une extériorité » (p. 87) à travers la déconstruction des concepts tenus pour évidents. La troisième enfin, « vise à désacraliser les objets auxquels elle s’applique » (p. 89) en donnant à voir - exemples et photos à l’appui - ce qu’analyse le texte. Elle met des objets et des visages sous des concepts, permettant ainsi de mettre en valeur des proximités qui, pour paraître extravagantes à première vue, n’en sont pas moins réelles. L’ironie volontaire du texte, même si elle n’était pas animée par l’intention de nuire, a cependant contribué à conférer à celui-ci une charge polémique et critique qui explique la fraîcheur de l’accueil que lui a réservé une partie de la population soumise à l’analyse (Chap. 10). Et ce d’autant que, loin de se limiter à une simple étude de discours, le texte propose une généalogie de la modernité libérale montrant d’une part que celle-ci s’est « inventée dans une matrice dont sont sortis aussi les idéologies et les régimes fascistes » et explicitant d’autre part « la façon dont ces idéologies ont pu, au prix de tout un travail de réinterprétation, être réintégrées dans les nouvelles synthèses appliquées à la formation des élites » (p.103).

Malgré des idées innovantes, La Production de l’idéologie dominante présente un certain nombre de lacunes que L. Boltanski nomme des « absences » (Chap. 11). En effet, il n’est nulle part fait mention de problématiques pourtant majeures dès cette époque, telles que l’écologie, les questions de genres et de sexualité, et l’immigration. Cette « cécité » s’expliquant par l’absence de cadre analytique permettant d’articuler ces différentes luttes, par le sentiment que ces thèmes n’étaient que des contre-feux destinés à dissimuler l’essentiel mais surtout par l’idée centrale que l’appartenance de classe constituait le mode déterminant de relation au monde social. Car les classes sociales n’étaient pas alors uniquement considérées comme un paradigme d’interprétation de la réalité, mais comme une véritable « cause » qu’il convenait de défendre (Chap. 12), leur existence étant alors de plus en plus mise en question par un discours axé sur l’idée d’un mouvement permanent. A mille lieues du « conservatisme déclaré », l’idéologie analysée dans le texte constitue en effet un « conservatisme reconverti » mettant l’accent sur le changement, en faisant même un véritable mode d’exercice de la domination, ce qui lui permet de passer pour une forme de progressisme (Chap. 13). Basée sur une téléologie optimiste, elle réalise au nom d’une « réalité » révélée par les experts et à laquelle il faudrait se conformer pour s’inscrire dans le sens de l’Histoire, « l’alliance improbable de la nécessité et de la volonté (vouloir ce qui doit de toute façon advenir) » (p. 137-138). Alliance qui est – L. Boltanski ne manque pas de le souligner - l’une des caractéristiques des idéologies totalitaires.

Au final (Chap. 14 et 15), le texte nous révèle une transformation profonde dans les modalités d’action sur le réel, marquée notamment par un amoindrissement du rôle de l’idéologie elle-même dans le travail social de domination. En effet, le triomphe de l’idéologie néo-libérale s’est traduit par une disparition effective de l’idéologie, au sens d’un affaiblissement tant du volume que de la sophistication du discours idéologique. Et cela pour plusieurs raisons : d’une part, les défenseurs de l’ordre l’ont finalement si bien emporté qu’ils ont moins besoin de se justifier ; d’autre part, le régime basé sur l’expertise ne rend pas nécessaire tant d’éloquence puisqu’il intervient directement sur les choses à l’aide des techniques modernes de management. Ainsi, « ce qui pouvait paraître une anticipation hasardeuse en 1976 s’est donc réalisé : l’idéologie s’est vraiment faite chose intervenant sur les choses » (p.163). Ce qui conduit l’auteur à conclure sur le rôle imparti à la sociologie et aux sociologues : « telle est toujours notre tâche,[…] rendre la réalité inacceptable, au moins sous la forme qui devient la sienne quand , en tant que réalité construite, solidaire d’un ordre social préexistant, […] elle semble arraisonner le monde dans sa totalité comme pour le figer […] » (p.178).

L’ouvrage proposé par L. Boltanski constitue donc bien plus qu’un simple texte d’accompagnement destiné à éclairer la lecture de La Production de l’idéologie dominante. Il s’agit en réalité d’une tentative de mise à jour de cet article de laquelle on peut déduire une réflexion plus générale sur le rôle de la recherche en sciences sociales dans les sociétés contemporaines. Par ailleurs, Rendre la réalité inacceptable constitue également une bonne initiation aux concepts et théories développés par L. Boltanski dans les années 1990. On peut peut-être regretter la dimension méta-sociologique de ce texte, qui ne propose à aucun moment d’exemple concret de cette idéologie dominante moderne et moderniste dont il faut chercher les manifestations par ailleurs. On pourra également s’interroger sur l’idée selon laquelle les cadres analytiques proposés à l’époque auraient été inadaptés pour rendre compte de certaines problématiques (genres, sexualité, écologie…) alors que l’on a au contraire vu se multiplier les travaux portant sur ces questions et s’inscrivant dans cette tradition. On s’étonnera aussi de voir réemployés ici des concepts qui ont pourtant été largement critiqués par l’auteur dans des textes antérieurs. On ne saurait par contre lui reprocher la substitution, à certains endroits, de l’évocation sentimentale au travail d’objectivation sociologique, car c’est finalement ce qui donne sa couleur à cet ouvrage qui fonctionne avant tout comme un témoignage.

Référence

Michel Daccache, "Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable, à propos de la production de l’idéologie dominante", TRANSEO, Numéro 01 - Janvier 2009, URL: http://www.transeo-review.eu/Luc-Boltanski-Rendre-la-realite.html, Date de mise en ligne: 10 avril 2010, Date de consultation: 30 octobre 2014