Figurer l’espace en sciences sociales

par Simon Borja (GSPE, IEP, Strasbourg) – Anaïs Cretin (LIVE, UdS) – Samuel Depraz (EVS, Lyon III) – Antoine Fleury (Géographie-Cité, CNRS) – Delphine Iost (Centre Marc Bloch, Berlin) – Anne Kwaschik (CIERA, Freie Universität Berlin) – Thierry Ramadier (LIVE, UdS, CNRS)
Résumé

Les articles du dossier de ce numéro double de Transeo s’inscrivent dans une problématique qui interroge les manières dont les pratiques et les représentations sociales, en déterminant enjeux et les stratégies de par leur relation, conduisent à mettre en formes des espaces.

Mais, avant de présenter ces études dans sa dernière partie (« Espaces figurés »,p.11), notre introduction revient sur le principe selon lequel figurer l’espace consiste à (re)construire une image de la réalité à partir d’un ensemble d’éléments identifiables et de la distance qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Cette (re)construction dépendant de la position du chercheurs, des méthodes, outils et épistémologie(s) dont il use, autant que des données qu’il sélectionne et positionne, figurer l’espace nous apparaît moins comme la possibilité de sortir d’un point de vue particulier, comme le souhaiteraient certains courants de la cartographie, que comme le moyen de donner un point de vue spécifique sur un ensemble de points. D’où la nécessite peut-être, afin d’élargir ce point de vue spécifique, de se situer dans une perspective transdisciplinaire, de tenter de faire coïncider ou coordonner un ensemble d’axes paradigmatiques, c’est-à-dire de se situer dans plusieurs (sous)espaces disciplinaires et d’en cumuler les outils de connaissances afin d’affiner toujours davantage cette (re)construction. Ainsi, après être revenu, sans objectif d’exhaustivité, sur diverses études qui ont figuré l’espace en sciences sociales (« Figuration de l’espace et sciences sociales », p.3) en dépassant les grandes oppositions qui structurent cet univers de production culturelle particulier que représente le champ scientifique, notre propos a consisté à chercher une articulation entre trois types d’espaces différents qui y co-existent : l’espace physique, l’espace social et l’espace socio-cognitif. Cette option théorique comme piste de recherche pour rendre compte de l’activité du monde social (« Espaces figurés et articulations des figurations de l’espace », p.7), demandant de passer par l’objectivation de et des positions dans la mesure où ce sont en effet ces positions qui permettent de localiser des points de repère délimitant alors un espace, de (se) le représenter pour tenter d’en saisir les agencements et les configurations qui procèdent de la relation entre ces points. Ensemble de positions dont les relations élident donc des espaces, qu’il s’agisse de lieux, de textes, de groupes de personnes et/ou de représentations, permettant aussi de saisir alors ce qui les lie autant que les espaces qu’elles définissent et qui contribuent à les définir.

Dans tous les cas, les dimensions sociales et leurs enjeux (de pouvoir et de domination) se retraduisent, de manière « brouillée » dirait Bourdieu ou « masquée » pour Lacoste, toujours en termes spatiaux, comme les dimensions spatiales sont l’œuvre d’incessantes pratiques (qui peuvent être non moins brouillées et/ou masquées) de qualifications, de classifications, de représentations, de hiérarchisations sociales de personnes, de groupes… Ce que montrent bien chacun des textes qui se situent d’ailleurs tous à l’intersection de plusieurs disciplines pour rendre compte des objets qu’ils se sont donnés d’analyser.
Bharat Mata Mandir, Varanasi, Inde (Babu Shiv Prasad Gupta, 1936). Temple en marbre dédié à la Mère Inde dont la statue figure en trois dimensions l’Inde mythique (issue des épopées)

« Il est significatif que l’on décrive parfois la “culture” comme une carte, comparaison d’étranger qui, devant s’orienter dans un pays inconnu, supplée au défaut de la maîtrise pratique appartenant au seul indigène grâce au modèle de tous les itinéraires possibles : la distance entre cet espace virtuel et abstrait, parce que dépourvu de toute orientation et de tout centre privilégié – à la façon des généalogistes, avec leur ego aussi irréel que l’origine dans un espace cartésien –, et l’espace pratique des parcours réellement effectués ou, mieux, du parcours en train de s’effectuer se mesure à la difficulté que l’on a à reconnaître des itinéraires familiers sur un plan ou une carte aussi longtemps que l’on n’est pas parvenu à faire coïncider les axes du champ virtuel et ce “système d’axes invariablement liés à notre corps”, comme dirait Poincaré, et qui structure l’espace pratique en droite et gauche, haut et bas, devant et derrière. »

Pierre Bourdieu

Il peut paraître à première vue étrange, voire redondant de parler de figuration de l’espace parce que, comme l’a déjà précisé Raymond Ledrut [1], toute figure est, non un concept, mais déjà une forme, une image qui ne peut se concrétiser qu’avec et dans l’espace (et le temps). Autrement dit, espace et figuration sont indissociables : à partir du moment où nous voulons figurer un objet, nous utilisons l’espace (physique ou abstrait) et ce dernier ne peut être saisi qu’au travers les éléments figurés (physiquement ou abstraitement). Ce positionnement permet d’éviter l’ornière des apories philosophiques ou ontologique supposant a priori que l’espace préexisterait à toute activité humaine et d’ouvrir sur l’analyse des conditions de production de la définition d’un espace, afin notamment, comme le précise aussi Raymond Ledrut, de prendre le recul réflexif nécessaire sur certaines explicitations ou figurations scientifiques et intellectuelles de l’espace.

Il s’agit donc de saisir à la fois que l’espace n’a d’existence que lorsqu’il est figuré et que la figuration, renvoyant à des formes, des formulations ou des images, désigne un processus formalisant des représentations spécifiques à partir de données (conscientes et/ou inconscientes). Ce sont donc ces éléments, par le tissu de relations qu’ils entretiennent et forment entre eux, qui organisent un certain type d’espace et leur(s) forme(s) éventuelle(s). Ainsi, d’une part, l’espace n’est pas une simple étendue qui sert de support à la matérialité, les éléments « présents » dans l’espace constituant l’espace à part entière (ce que nous a appris la physique einsteinienne il y a de cela un siècle maintenant), et, d’autre part, ce sont les écarts entre les éléments qui constituent l’autre dimension fondamentale de la figure de l’espace. Par conséquent, figurer l’espace revient à (re)construire une image de la réalité à partir d’un ensemble d’éléments identifiables et de la distance qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Figurer l’espace est un acte de représentation où ce sont les types d’éléments [2] et leurs positionnements qui constituent l’espace, associés à la mesure des écarts, qui déterminent la nature de l’espace en question : espace mathématique, espace géographique, espace social, espace cognitif, etc.

Il n’existe ainsi pas un espace, mais bien des espaces, et nous en convenons aisément maintenant dans la mesure où, rien qu’au niveau individuel, « aujourd’hui, nos différents “rôles” s’inscrivent chacun dans des miettes d’espace, entre lesquels nous regardons surtout nos montres lorsqu’on nous fait passer, chaque jour, de l’un à l’autre » [3]. Ces espaces pluriels font l’objet de perceptions différenciées par les personnes, organisant leur rapport à la spatialité, proches ou lointaines, intimes ou collectives, et propres à chacun en fonction de leurs dispositions. Cette « spatialité différentielle » [4] signifiant aussi que la figuration participe d’un processus de classement des espaces par celui qui produit cette figuration ou par celui qui les enregistre et que ce « classement » induit dans le même temps une « hiérarchisation » pour une représentation spécifique laquelle produit quelques effets. Autrement dit, tout au long de l’histoire, figurer l’espace n’a jamais été un moyen de sortir d’un point de vue particulier, comme le souhaiteraient certains courants de la cartographie, mais le moyen de donner un point de vue sur un ensemble de points [5]. En d’autres termes, la cartographie elle-même ne saurait être une science exacte, ni le rendu neutre d’un espace objectif, mais demeure une technique de figuration d’un espace représenté bien particulier [6].

Partir du constat que figuration et espace vont de pair, c’est finalement partir du principe qu’il n’existe ni un regard ni un espace qui ne soient neutres et sans relation l’un avec l’autre. Cette approche pose alors la figure (produit) et la figuration (processus) d’un espace, non pas comme un donné ou un savoir objectif, mais comme une objectivation sans cesse reformulée en fonction d’un point de vue, et par conséquent d’une mesure, d’un système de catégorisation des éléments que suggèrent ce point comme point de vue ou, mieux, comme position.
FIGURATION DE L’ESPACE ET SCIENCES SOCIALES

Tenter de « figurer l’espace en sciences sociales » [7] débouche immanquablement sur un espace de points de vue [8] sur l’espace et ses figurations, espace de points de vue qui est déjà un espace de personnes associées et dans lequel il importe de trouver le moyen de les faire disputer pour rechercher ce qui résulte de leur relation. Dans la mesure où nous nous intéressons à la figuration de l’espace en science sociales, cette confrontation de points de vue renvoie à l’interdisciplinarité et, plus exactement, à la transdisciplinarité qui « […] consiste à intégrer simultanément deux mouvements contradictoires de la logique disciplinaire, à savoir le morcellement des connaissances et leur relation, ceci afin de rechercher les articulations possibles entre les différents savoirs produits » [9]. Ainsi, dans la pratique, ce numéro de Transeo a été coordonné par des représentants de la géographie, de la psychologie, de l’histoire, de la science politique et de la sociologie. Et s’il a existé un espace possible pour des échanges disciplinaires, c’est parce qu’explicitement, chaque membre du comité d’organisation de ce numéro ne peut concevoir l’espace autrement que comme une figure, une image, une représentation élaborée à partir de points, de positions. L’approche kantienne d’une entité existant a priori indépendamment de tout entendement, et dont la réalité physique serait déterminante en soi a été d’emblée écartée. Cette première convergence épistémologique a permis de s’accorder sur le fait que l’on ne peut poser de vérité [10] sur l’espace. En effet, ce sont ses appropriations et définitions multiples au sein des disciplines des sciences sociales qui en font un enjeu de lutte [11] pour sa figuration, c’est-à-dire pour sa définition, pour la construction de sa réalité ou, pour le dire autrement, pour la construction de la réalité que l’espace représente ou représenterait : « “Produit”, l’espace géographique l’est inlassablement, par une multiplicité d’acteurs dont les intérêts, convergent ou contradictoires, se croisent : sa production est source d’incessants conflits » [12].

Au-delà des grandes oppositions qui structurent traditionnellement le champ scientifique [13], un certain nombre de recherches ont établi ce qui peut apparaître aujourd’hui comme des ponts disciplinaires : des analyses qui tentent d’appréhender et d’articuler les différentes formes d’espaces. Avec les travaux de Fernand Braudel [14], nous pensons ici aux travaux de Elisée Reclus quant à ce qui pourrait être appelé une « proto-géographie sociale », de Maurice Halbwachs sur la morphologie sociale et spatiale [15] ou La topographie légendaire des évangiles [16], de Max Weber sur la ville [17], de Pierre Georges sur les classe sociales dans les campagnes françaises [18], de Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet sur l’organisation des espaces de la cité et des croyances en Grèce Antique [19], d’Henri Lefebvre sur l’espace urbain [20], de Kevin Lynch sur les carte mentales [21], de Jean Pailhous sur la cognition spatiale [22], de Manuel Castells sur la « question urbaine » [23], de Michel Foucault, entre autres, sur les « hétérotopies » [24], de Edward Hall [25] sur la proxémie, de Paul Claval sur la dimension géographique du pouvoir [26], de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sur les formes de ségrégation urbaine [27] ou encore aux études monographiques de Claire Lemaire et Jean-Claude Chamboredon sur les espace(ement)s sociaux et spatiaux [28], de Monique Sélim sur les transformations d’un quartier [29] comme de Colette Petonnet [30].

Sans être exhaustif, cet inventaire multidisciplinaire pointe clairement les liens certes ténus, mais qui, même fragmentés, semblent assez importants pour avoir amené, au début des années 1990, un certain nombre de chercheurs comme Pierre Bourdieu [31], Roger Brunet [32], Michel Foucher [33], Christian Grataloup [34], Jacques Lévy [35] ou Marie-Françoise Durand (et alii) [36], vers des considérations d’ordres épistémologiques plus unifiées pour appréhender et analyser les articulations entre les différentes formes d’espaces. Ils s’inscrivent dans le sillage d’un Maurice Halbwachs reprenant la morphologie d’Emile Durkheim fondée sur un « substrat matériel » [37] pour replacer une analyse des structures des groupes et surtout la nécessité de faire collaborer diverses disciplines pour appréhender la « morphologie sociale » [38]. Mais en dépit de ces premières propositions et des suivantes, encore aujourd’hui, « […] la complexité des rapports dialectiques entre reproduction sociale et spatiale […] pose un problème méthodologique : nous affirmons que l’espace et la société ne sont pas extérieurs l’un à l’autre, mais nous peinons à penser leurs “rapports” autrement qu’en termes d’interactions » [39].

La formalisation ou, mieux, les conceptualisations de l’espace physique, de l’espace social et de l’espace socio-cognitif [40] apportent, au sein de chaque discipline, des éclairages sur l’activité et l’organisation du monde social. Or, les imbrications des logiques sociales, spatiales et socio-cognitives ainsi que leurs effets les unes sur les autres sont complexes, dépassant l’horizon (conceptuel, théorique, méthodologiques, d’objets, etc.) que supposerait une discipline donnée pour analyser un certain nombre d’objets touchant à ces dimensions. Réactualiser et affiner l’articulation entre ces trois type d’espaces (et leurs déclinaisons respectives) relativement bien définis, conceptualisés, que sont l’espace physique, l’espace social et l’espace socio-cognitif, constitue bel et bien un enjeu de recherche d’aujourd’hui pour étendre les connaissances scientifiques sur les logiques de l’activité sociale. Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet [41], mais aussi l’anthropologie structuraliste avant eux, se sont penchés depuis longtemps sur ce principe d’organisation et de réorganisation inhérent à un espace physique structuré, indissociable des structures sociales et des structures mentales auxquelles il est lié ; et inversement. La cité grecque préalablement organisée par la pensée religieuse et matérialisée autour de l’Acropole se reconfigure, en parallèle mais de manière connexe à l’application des réformes de Clisthène, autour de l’agora impliquant des transformations fondamentales tant au niveau des structures spatiales que des structures mentales : « Espace, temps, nombre : les changements s’opèrent solidairement suivant des voies dont le parallélisme est manifeste. Face aux anciennes représentations spatiales temporelles, numériques chargées des valeurs religieuses, s’élaborent les nouveaux cadres de l’expérience, répondant aux besoin d’organisation du monde de la cité, ce monde proprement humain où les citoyens délibèrent et décident eux-mêmes de leurs affaires communes » [42].

Cela nous donne à considérer que, d’une part, « pour éviter “le substantialisme des lieux”, il faut procéder à une analyse entre les structures de l’espace social et les structures de l’espace physique » [43] et que, d’autre part, il est nécessaire d’inclure dans cette analyse les liens entre pratiques sociales et représentations [44] ou, mieux encore, entre « structures sociales et cognition sociale » [45]. C’est en ce sens qu’avancent déjà un certain nombre de recherches associant des chercheurs d’origines disciplinaires différentes [46]. La clef de lecture théorico-méthodologique consistant à interroger objets et pratiques au prisme du tripode conceptuel « espace physique, espace social, espace socio-cognitif » [47], nous semble donc hautement pertinente à développer en sciences sociales, pour autant que la figuration de ces espaces soit organisée à partir d’un certain nombre de principes scientifiques minimum se fondant dans les questions cardinales de la position et du positionnement. Car, si la notion d’espace, ce « mot vital de la géographie » comme l’exprime Brunet [48], s’est diffusée dans les sciences sociales, c’est peut-être parce que « la notion d’espace enferme, par soi, le principe d’une appréhension relationnelle du monde social : elle affirme en effet que toute la “réalité” qu’elle désigne réside dans l’extériorité mutuelle des éléments qui la composent » [49].
ESPACES FIGURES ET ARTICULATIONS DES FIGURATIONS DE L’ESPACE

« L’activité humaine crée des espaces, et de l’espace »

Roger Brunet

Contre l’essentialisme objectiviste de l’espace et le relativisme des représentations de l’espace, séparant ou opposant social et spatial au mieux délimités par une perspective interactive, il nous est apparu heuristique de poser à la fois que l’espace est social et que les rapports sociaux sont inscrits dans l’espace, obligeant, en définitive, à considérer que l’activité humaine s’organise dans l’espace comme elle l’organise et le réorganise. Ce principe, qui oblige à penser le monde relationnellement, s’inscrit dans un questionnement des sciences sociales au niveau du « comment » (et non du « pourquoi ») dans une perspective qui cherche à expliquer et comprendre [50] l’activité et l’organisation du monde social [51].

Les sciences sociales figurent donc des espaces, elles les (re)lisent et les (re)lient, les (ré)écrivent, les (re)mettent en formes de manières spécifiques [52]. Les figurations de l’espace que proposent les sciences sociales sont donc elles-mêmes le fruit d’opérations de déconstructions et de reconstructions effectuées sur la base d’outils et de méthodes spécifiques. L’espace, même précisé, peut avoir plusieurs visages ce qui contribue, comme l’indique divers exemples [53], à le rendre illisible, voire invisible, sinon à invisibiliser les processus (de domination) qui contribuent à le mettre en forme et à le rendre informe avant de l’informer. De sorte que, pour dépasser les toujours trop fréquentes mises en abîme de la construction des représentations de l’espace comme produit social ou éviter les métaphores de l’espace qui peuvent participer à perpétuer son indéfinition, afin de saisir toutes les formes que peut prendre l’espace, qu’il soit abstrait ou concrètement réalisé, il est nécessaire de passer par l’objectivation de et des positions pour les analyser. Ce sont en effet ces positions qui permettent de localiser des points de repère délimitant alors un espace, de (se) le représenter (en fonction d’une échelle pertinente à justifier) pour tenter d’en saisir les agencements et les configurations qui procèdent de la relation entre ces points, lesquels sont positionnés dans d’autres types d’espaces. L’activité de recherche consiste en effet à marquer, à typifier des positions, à mesurer leur poids relatifs, pour rendre compte de leurs effets afin d’appréhender les logiques qui organisent les distances entre ces positions. Un ensemble de positions dont les relations élident des espaces, qu’il s’agisse de lieux, de textes, de groupes de personnes et/ou de représentations, permettant aussi de saisir alors ce qui les lie autant que les espaces qu’elles définissent et qui contribuent à les définir. En ce sens, les disciplines des sciences sociales s’apparentent à « […] une véritable géographie sociale et même [à] une authentique géopolitique sociale » [54]. A la lecture du dossier, on se rendra compte qu’à l’instar de « l’espace géographique » défini par Roger Brunet, l’espace d’investigation des sciences sociales « […] est fait de l’ensemble des localisations » [55].

C’est alors au niveau de ce principe premier du positionnement, peut-être, que les techniques diffèrent et que se posent avec acuité les questions de la (re)construction des positions pour chaque discipline, donc des méthodes et outils de relevés et de mesure pour localiser chaque objet. Car, dans la multidimensionnalité du monde social, dans ce qui serait sa « réalité », un objet ne dit rien, sa place n’est pas donnée en soi et, à l’inverse, « il ne faudrait pas, en effet, prendre l’ombre pour la proie, le modèle pour le réel. Les combinaisons construites ne prétendent nullement dire les faits, mais seulement en proposer une interprétation […]. L’intérêt du mot “modèle” est de rappeler constamment qu’il s’agit d’une construction intellectuelle. La seule garantie de ne pas être producteur de fables, c’est de rester conscient du caractère nécessairement construit de ces élaborations, de leur fongibilité ou réfutabilité popperienne » [56].

Dans cette ré-interprétation qui modélise ou figure un ou plusieurs types d’espaces, une place se lit relationnellement par rapport à d’autres places et, pour devenir position, la place occupée par un objet demande à sélectionner des informations pertinentes, significatives, afin que la reconstruction de l’ensemble des positions localisées s’ordonne pour circonscrire un espace alors figuré (physique, social ou cognitif). Ainsi, « pour éviter de noyer les informations importantes dans une masse confuse de détails, la carte donnera nécessairement une vision sélective et incomplète de la réalité » [57], toute l’activité de recherche “déforme la réalité”, “fait dire des choses aux choses” qu’elle interroge, de manière à « réengendrer [les faits] empiriquement observés ». Cette sélection de données n’est donc elle-même pas neutre et l’enjeu de cette figuration d’espaces de relations consiste à révéler les méthodes et les outils de cette déconstruction-reconstruction qu’opèrent les sciences sociales pour dévoiler des logiques en quelque sorte masquées par la prise au jeu spontanée du chercheur dans le monde social [58], c’est-à-dire par « […] les évidences aveuglantes qui procurent à trop bon compte l’illusion du savoir immédiat et de sa richesse indépassable » [59]. Se mêlent immédiatement aux techniques de (re)positionnement (lorsqu’elles existent) des enjeux théoriques propres à chaque discipline (ou à chacun des sous-espaces disciplinaires), lesquels enjeux contribuent à orienter les dessins interprétatifs des positions repérées donc des espaces représentés, figurés, modélisés. Sans être « […] contradictoire avec leur véracité éventuelle dans le champ de discussion scientifique qui les produit en un moment précis et dans lequel elles sont situées » [60], c’est donc bien dans l’exposition des conditions de production de reconstruction des positions de cet espace figuré que se disputeront alors les nécessités et intérêts de la sélection, de ce « droit de négliger » dont parle Gaston Bachelard à propos de la physique [61] : « il n’est pas d’opérations les plus élémentaires et, en apparence, les plus automatiques du traitement de l’information qui n’engagent des choix épistémologiques et même une théorie de l’objet » [62].

Dans ce contexte, il n’est pas inutile d’ajouter à la complexité de l’objectivation des figurations des espaces en sciences sociales que tout objet localisé peut aussi être défini par une triple position à la fois dans l’espace géographique, dans l’espace social et dans l’espace des représentations. Par exemple, un quartier se positionne dans un espace géographique par rapport à d’autres quartiers (selon le type d’habitat, ses caractéristiques historiques et architecturales, etc.), mais aussi dans l’espace social comme lieu caractérisé par le prix du foncier, par les populations qui l’occupent, etc., comme par les représentations qu’il produit qui ne sont pas les mêmes entre les gestionnaires (qui se réfèrent aux divisions administratives pour le qualifier) ou les habitants (qui n’ont eux-mêmes pas la même définition par exemple de ses limites ou de son échelle), etc. Parmi les nombreuses manières de penser encore l’articulation des différentes formes d’espace, on peut donc partir de groupes spécifiques (et leurs relations) situés dans un/des canton(s) de l’espace social qui gèrent, aménagent et définissent certains types d’espaces en fonction de leurs intérêts et positions, voire les défendent (dans tous les sens du terme), et dont les représentations spatiales sont parfois en décalage sinon en conflit [63]. L’évolution spatiale ou sociale d’un type d’espace ou de faits (comme par exemple ce que l’on nomme la « ségrégation » qui est « socio-spatiale »), ne se comprendra dès lors que dans l’articulation des différentes formes de pouvoir que procure une même position dans certains types d’espaces : « […] les rapports entre les structures de pouvoir et les formes d’organisation de l’espace restent en grande partie masqués à ceux qui ne sont pas au pouvoir » [64]. Certains groupes, en raison par exemple de leur position dans l’espace de production politique, ont plus de surface sociale, donc plus de chance d’imposer une certaine vision de l’organisation spatiale, se ses découpages, de ses catégories [65], ce qui ne va pas sans produire des effets tant sur l’espace géographique que sur les manières de penser et de pratiquer les espaces en question par les personnes ou groupes qui les occupent. L’espace figuré et les liens entre les espaces dépendront donc – on en revient aux questions tout à la fois théoriques, méthodologiques et pratiques – de la question posée à l’objet et des questions qui posent l’objet dans les cadres propres aux orientations (et enjeux) disciplinaires. Dans tous les cas, les dimensions sociales et leurs enjeux (de pouvoir et de domination) se retraduisent, de manière « brouillée » dirait Bourdieu ou « masquée » pour Lacoste, toujours en termes spatiaux, comme les dimensions spatiales sont l’œuvre d’incessantes pratiques (qui peuvent être non moins brouillées et/ou masquées) de qualifications, de classifications, de représentations, de hiérarchisations sociales de personnes, de groupes… Plus loin encore, comme le proposent diverses recherches [66], les divisions spatiales des espaces et leurs échelles renvoient explicitement à des manières de penser le monde qui coïncident avec des « idéologies » s’imposant comme organisation totale de l’espace à l’ensemble des représentations et des manières de faire, de le pratiquer. Et, en effet, comme le notent certain économistes, « le passage à un nouveau régime d’accumulation s’accompagne de changements fondamentaux multiformes dans les modes de production, de consommation, dans les transactions et dans les mécanismes institutionnels de régulation des relations sociales. Ils induisent une reconstruction spatiale de la société entière, une redéfinition du contenu idéologique des espaces, la création de nouveaux espaces de productions et de consommation etc. » [67].

Chargés de valeurs, de pratiques et de représentations qui leur préexistent, les espaces localisés ou les localisations au sein d’espaces fixent donc, plus ou moins explicitement et plus ou moins consciemment, des frontières qui sont aussi une symbolique [68] des espaces avant d’être des frontières symboliques [69]. Les frontières ne peuvent ainsi être uniquement appréhendées en termes de subdivisions d’ordre géographico-cartographique. D’un côté objectivées au fil du temps dans les choses, les lieux, les bâtiments, etc., les frontières sont aussi à penser, d’un autre côté, en termes de catégorisations intériorisées et extériorisées dans les manières d’être (hexis) et de penser (ethos) [70], lesquelles sont translatées dans et objectivées par les groupes, les relations affinitaires, les gestions, les lieux, les lois, les temporalités, les discours, etc., comme autant d’impressions (dans les deux sens du terme) induisant un certain rapport au monde social [71] et construisant ses marges, ou mieux, les espaces de ce monde à considérer comme des marges [72]. De manière générale, il est possible de reprendre comme illustration de ce propos le fait que « les grande oppositions sociales objectivées dans l’espace physique (par exemple capitale/province) tendent à se reproduire dans les esprits et dans le langage sous la forme des oppositions constitutives d’un principe de vision et de division, c’est-à-dire, en tant que catégorie de perception et d’appréciation ou de structures mentales (parisien/provincial, chic/non chic, etc.) » [73]. Plus précisément encore, selon l’objet d’étude, en fonction des indices retenus pour les localiser, des positions et de leurs effets, des écarts entre les positions ou, encore, de leurs espacements dans les espaces spécifiés, il est possible de rendre compte d’un certain nombre de démarcations sociales participant aussi à un certain type d’horogenèse [74] sociale car « si nombre de travaux cherchent à comprendre comment les espaces deviennent des formes qui sont à la fois les supports et les cadres des pratiques sociales qui s’y déroulent, peu s’interrogent sur les manières dont les représentations et les pratiques sociales, en déterminant les enjeux et les stratégies, conduisent à mettre en formes ces espaces » [75]. C’est dans cette dernière perspective, de plus en plus adoptée en sciences sociales [76], que se situent l’ensemble des textes du dossier. En effet, depuis leurs disciplines respectives, leurs auteurs figurent des espaces et figurent donc les logiques d’activités à la fois sociale et spatialisée. Ce, à partir d’investigations qui prennent le parti de penser l’articulation entre les divers types d’espaces qu’il est possible de penser en sciences sociales (institutions, textes, productions d’idées, films, etc.) grâce à un certains nombre d’outils (entretiens, modélisations, analyse de trajectoires, de textes, etc.). Car, en définitive, selon nous, figurer l’espace en sciences sociales implique avant tout de positionner des objets (qu’il s’agisse de personnes, d’objets physiques, de groupes, de pratiques ou de représentations) afin de saisir l’articulation des logiques qui organisent leurs distributions et leurs relations en les rapportant aux différents types d’espaces desquels ils dépendent ; spatial, social et socio-cognitif.
ESPACES FIGURES

« Chaque organisation spatiale aujourd’hui peut-être étudiée selon une démarche qui permet, d’un même mouvement, de saisir ses parentés avec d’autres et de dégager ce qui fait son unicité »

Christian Grataloup

Les textes qui composent ce numéro traitent des modalités dont les représentations mettent en forme et composent un certain nombre d’espaces, en leur donnant un ou des sens particuliers. Ils s’intéressent par conséquent à la manière dont ces espaces naturalisent, supportent et contribuent à diffuser des hiérarchies, parce qu’ils fixent dans le temps des rapports de dominations sociales polymorphes, c’est-à-dire des luttes autours des représentations et des pratiques qui y sont légitimes. Si ces articles ont en commun de mêler dans leurs analyses des savoirs transdisciplinaires, nous avons choisi de répartir les textes du dossier en trois partie selon les thèmes saillants qu’ils abordaient respectivement : « Espace et logiques du pouvoir » (partie I), « Outils et figuration de l’espace » (partie II) et « Production d’espaces » (partie III). La première et la troisième parties abordent un certain nombre de perspectives émanant des sciences sociales dans la (re)construction et l’analyse de données relativement à des objets où la dimension spatiale tient une place prépondérante pour saisir l’organisation sociale, spatiale et socio-cognitive. La deuxième partie prend quant à elle plus spécifiquement pour objet les sciences sociales, en interrogeant des outils de figuration de l’espace, pour étendre ou revoir leurs usages à partir de différentes études de cas.

Si la relation entre logiques spatiales et logiques de pouvoir est une question aujourd’hui classique en sciences sociales, les trois textes réunis dans le premier chapitre l’abordent de manière originale à partir de problématiques très différentes, pointant ainsi la diversité possible du traitement de ce thème, mais aussi l’aspect multiforme du pouvoir. L’article de Michel Senellart se situe à l’intersection de la philosophie politique, de l’histoire de l’Etat moderne, de l’épistémologie et de la géographie en partant d’un constat : « La théorie classique de la souveraineté semble ignorer la dimension de l’espace. Alors que la souveraineté s’exerce sur un territoire et n’a de sens, de réalité effective que dans les limites de ce dernier, l’espace territorial, chez les théoriciens politiques, n’entre jamais dans sa définition ». L’apparente absence du territoire dans la philosophie politique jusnaturaliste est due à un ensemble d’évolutions de représentations du pouvoir que relève l’auteur, mais elle est aussi liée aux luttes philosophiques autour de la théorie de la souveraineté. C’est donc voir que les figurations de l’espace – ici du pouvoir souverain par rapport au territoire qu’il dessine, définit et dans lequel il s’inscrit – tiennent à divers facteurs qui ne se limitent pas à des dimensions spatiales ou sociales, mais les mêlent dans un processus socio-historique masquant lui-même les conditions de sa genèse, donc des luttes qu’elle induit. Cette approche multidimensionnelle, appliquée cette fois de manière synchronique aux maisons de retraite, est aussi celle de Clément Bastien et de Olivia Rick. Les deux auteurs proposent ainsi de spatialiser la violence symbolique. A partir d’une enquête ethnographique minutieuse, l’article met en évidence les mécanismes qui régissent l’agencement (naturalisé) de l’espace comme support et rappel objectivé de la position du résident. Alors même que la maison de retraite apparaît (a priori paradoxalement) comme le produit à la fois des structures de perception et de dénégation de la vieillesse, des effets symboliques résultent en retour de cette double matérialisation. En ce sens, l’article décrit à sa façon l’homologie entre espace social, espace socio-cognitif et espace géographique en expliquant les dynamiques à l’œuvre dans la réinvention de l’enfermement qui accompagne la relégitimation des institutions chargées de la vieillesse. Tout se passe ici comme si les formes et les pratiques spatiales n’étaient pas uniquement au service d’un contrôle par le personnel, mais déposées dans les régularités temporelles et spatiales, au service d’une intériorisation de la place de l’usager. Le propre de la violence symbolique est d’être une violence non perçue et le fruit d’un travail d’inculcation, fondée sur la méconnaissance des logiques de domination [77]. Ainsi, tout porte à croire que, dans la légitimité qu’elle revêt, la maison de retraite comme lieu-dispositif spatialisé participe du brouillage et de l’invisibilisation des violences (de tous ordres) appliquées à un certain type de population. Les questions de l’organisation de l’espace est aussi au cœur du texte de Daniel Schläppi. Au travers d’une approche historiographique relativement récente en sciences sociales, qui tente de « comparer l’incomparable » [78], c’est-à-dire de comparer des espaces-temps différents, l’auteur s’intéresse aux agents commerçants-producteurs de viande en comparant le marché de la viande d’une grande ville suisse à l’époque moderne avec celui des petits producteurs dans un pays du Sud ; s’appuyant pour ce dernier cas sur l’Amazonie. Au-delà de l’idée commune d’un marché homogène, inspirée des théories néo-libérales, l’auteur montre que les espaces dépendent de configurations localisées pluridimensionnelles, qu’ils sont donc pluriels et appellent des ressources différentes pour s’y insérer. Plus encore, le raisonnement sous-tend que la possibilité de participer et les formes même de participations dépendent des positions des agents dans ces espaces-temps différents, donc des ressources dont ils disposent, lesquelles leur fournissent un pouvoir plus ou moins grand dans ces espaces spécifiques, multi-niveaux et localisés. L’auteur montre que « les rayons d’actions » des divers participants sont définis, d’un côté, par des dimensions différentes qui configurent l’organisation spécifique de ces espaces et, d’un autre côté, par divers facteurs (politiques, sociaux, juridiques, subjectifs, etc.) qui permettent aux acteurs du marché d’agir dans ces espaces. L’apport de ce texte à forte densité théorique, équivalent d’un programme de recherche où les propositions et exemples sont nombreux, repose sur l’originalité d’un rapprochement entre deux périodes et deux territoires éloignés, et surtout sur la discussion du concept d’espace, dont l’auteur montre bien le caractère construit et pluriel.

Nous l’avons rappelé précédemment, figurer l’espace en sciences sociales demande aussi de prendre pour objet l’espace de production culturelle scientifique où outils, méthodes et épistémologies permettent la reconstruction de faits sociaux à partir de positions disciplinaires et, qui plus est, diversement situées au sein de chaque discipline. Positions qui délimitent donc cet espace de production autant qu’elles sont en luttes entre elles, mais qui ont en partage de défendre chacune à leur manière l’idée (sinon l’idéal, par effet de champ,) d’« un monde à part » fondée sur l’illusio d’une vérité scientifique (coupée du sens commun) au travers de discours et de pratiques réglées, portées par un ars ultima et universalisant, comme principe d’autonomie [79]. Loin de toute forme de relativisme, ce rapide retour sur la position des chercheurs pose au contraire le problème des conditions de production de la connaissance scientifique. Nécessairement situées, les sciences sociales ne doivent pas oublier que les outils dont elles usent pour rendre compte du monde social peuvent aussi leur servir à se contrôler, à élaborer une réflexivité en guise de « vigilance épistémologique » quant à leurs propres pratiques souvent routinières et vite considérées comme des acquis [80]. C’est donc en rompant avec l’implicite, l’ontologie ou encore les sentiments, que s’est construit le champ des sciences sociales. Ce faisant, elles ont mis en place des procédures et des modalités rationnelles et rationalisées consistant à poser des problèmes, à argumenter et donc à disputer, rendant possible l’objectivisation de l’activité du monde social sous la forme d’une cumulativité, c’est-à-dire d’« une cumulativité critique comme n’importe quelle autre science et comme n’importe quelle autre science énonce des lois » [81]. Dans ce cadre, et sans tomber dans un discours sur la méthodologie pour elle-même, laquelle oublierait que l’outil donne « […] toute sa rigueur et toute sa force à la vérification expérimentale » [82], les trois textes suivants interrogent des outils et des méthodes de figuration de l’espace à l’appui d’enquêtes et de données : en effet, « La méthode […] n’est pas susceptible d’être étudiée séparément des recherches où elle est employée […] » [83]. Les deux premiers articles s’intéressent directement aux cartes mentales, outil proposé par Kévin Lynch [84] permettant de relever les représentations cognitives de l’espace à partir de dessins à main levée. Sandra Breux, Min Reuchamps et Hugo Loiseau, en raccrochant la question des représentations à cette méthode du dessin à main levée, reviennent sur sa diffusion dans diverses disciplines, ainsi que sur sa portée et ses limites. Ils constatent ainsi qu’en sciences politiques ou en sociologie politique, cette méthode est peu voire pas du tout usitée alors que ces disciplines prennent souvent pour objet les représentations des agents, de fractions ou de groupes sociaux. Leurs propres enquêtes indiqueraient qu’il est important de considérer plus sérieusement cet outil au sein de cette discipline, l’article permettant a minima de (pro)poser des jalons riches en perspectives de recherches. Alors que la question portait précédemment sur le passage d’un outil d’objectivation de pratiques et de représentations d’un espace disciplinaire à un autre, la réflexion des quatre auteurs du texte suivant s’organise autour d’une critique du relevé des représentations de l’espace urbain à l’aide du dessin à main levée, c’est-à-dire aux effets de l’application méthodologique expérimentale. En comparant cette technique avec la méthode du « Jeu de reconstruction spatial » (JRS) [85], méthode qui consiste en une modélisation de l’espace, la recherche tend à montrer qu’avec le dessin, le chercheur participe aux logiques de dominations, voire qu’il exerce une forme de « violence symbolique » en imposant « son point de vue par les outils qu’il impose également » à un enquêté « dépourvu, comme le dirait Pierre Bourdieu, de la maîtrise pratique d’une compétence fortement valorisée » [86]. Les effets d’imposition que sous-tendent le dessin sont mis en lumière : les auteurs font l’hypothèse d’un biais scolastique plus important dans le cadre du dessin que du JRS, et l’expérience relatée tend à le confirmer. En effet, le dessin et les dispositions culturelles qu’il présuppose dans son usage (abstraction, rapport à l’écrit, etc.) semblent contribuer à préalablement « ségréguer » les groupes, donc à empêcher les moins nantis en capitaux de tous ordres de fournir leur représentation de l’espace alors même que le chercheur se fonde justement sur ces données produites par divers groupes ou fractions de groupes pour expliquer et comprendre les logiques de différenciation des représentations de l’espace. Ces représentations sont aussi discernables dans les productions écrites à partir desquelles Jean-Marc Leblanc et Marie Pérès nous proposent de « Visualiser l’espace textuel ». Les auteurs procèdent à un rappel heuristique, précis et très informé de l’état actuel des différents traitements textométriques, de leurs postulats et méthodes et de leurs conséquences sur la représentation des données. Les relevés des figurations spécifiques de l’espace dont sont envahis les textes sont préalablement connus. Par exemple au travers des travaux, dépassant la lecture interne ou externe des œuvres, de Pierre Bourdieu restituant l’espace social des relations de l’Education sentimentale [87], de Christian Grataloup qui restitue les conceptions de l’espace géographique du monde à partir d’investigations sur des atlas scolaires [88] ou encore de Franco Moretti avec sa cartographie de l’organisation spatiale des genres littéraires au XIXe siècle [89]. En procédant à une étude de texte, il est possible, rappelle Franco Moretti, de réengendrer sous forme de modèles [90] les espaces évoqués, (re)transposés à l’écrit, et de retrouver les lieux spécifiques du déroulement des actions. Opération qui, d’un côté, permet d’appréhender l’évolution d’un genre donné, explique-t-il, mais qui ouvre surtout à la possibilité heuristique d’en figurer l’espace, voire les espaces : « [non pas] que la carte soit une explication en soi bien sûr, mais elle constitue une modélisation de l’univers narratif qui redispose ses composantes d’une manière inattendue et peut ramener à la surface des configurations secrètes » [91]. Si les perspectives de cet auteur font débat [92] et que sa méthodologie reste peu explicite [93], l’article de Jean-Marc Leblanc et de Marie Pérès illustre lui de manière exemplaire les différentes approches quantitatives de modélisation qu’ils évoquent pour figurer l’espace des données textuelles. Les multiples focales présentées apportent différents éclairages pour le traitement de données tels que les discours de chefs d’Etats par exemple. Pour arriver à rendre compte de manière critique du fait que ces analyses textométriques produisent elles-mêmes de nouveaux récits. Ainsi, la seconde partie de l’article propose-t-elle de définir théoriquement une nouvelle approche susceptible d’améliorer la visualisation produite par l’analyse et les figurations des espaces (textuels).

Le dernier chapitre intitulé « Production d’espaces » nous ramène d’abord à la figuration d’un espace spécifique avec une analyse de film. D’un point de vue technique et propre à l’univers cinématographique : « Le terme d’espace, au cinéma, peut désigner trois notions différentes : 1) L’espace pictural. […] 2) L’espace architectural. […] 3) L’espace filmique. […]. Ces trois espaces correspondant à trois modes d’appréciation par le spectateur de la matière filmique. Ils résultent aussi de trois démarches, généralement distinctes, de la pensée du cinéaste et de trois étapes de son travail où il utilise, chaque fois des techniques différentes. Celle de la photographie dans le premier cas, de la décoration, dans le second, de la mise en scène proprement dite et du montage, dans le troisième » [94]. La lecture interne de La haine de Mathieu Kassovitz proposée par Katarina Klung, qui va au-delà de cette codification indigène de la production filmique, développe une analyse fondée sur les concepts d’hétérotopie et de trialectique, renvoyant respectivement aux travaux de Foucault et de Soja. L’auteure donne à voir les trois dimensions relatives ici aux conceptualisations de Soja de l’espace cinématographique de la banlieue, notamment la dimension socio-topographique inspirée des analyses de Pierre Bourdieu et de Loïc Wacquant. Nous partions ici d’un film, c’est-à-dire de la figuration d’un espace circonscrit, pour l’analyser et rendre compte des espaces (rêves, utopies, etc.) qui s’y inscrivent ; l’article suivant opère selon une méthode inverse. Objectivant « le double processus d’intériorisation de l’extériorité et d’extériorisation de l’intériorité » [95] d’un individu conduisant à la production d’espaces, l’article d’Elsa Vonau s’intéresse pour sa part à la trajectoire et à l’oeuvre de l’architecte-urbaniste Roman Heiligenthal en les contextualisant. Ce texte aborde un sujet de recherche pointu et difficile à la fois. En effet, se vouer à l’analyse de l’aménagement régional en Allemagne durant l’Entre-deux-guerres demande un double exercice conceptuel : s’abstraire des jugements trop hâtifs sur les liens entre les scientifiques et l’idéologie nazie, notamment par une mise en contexte fine et précise de chaque production textuelle, puis être capable de juger du fond conceptuel de chaque contribution pour elle-même. C’est à cet exercice que l’auteur s’est essayée avec succès. Le lecteur pourra apprécier sa position extrêmement nuancée, attentive aux moindres biais d’interprétation dans la lecture des travaux de Roman Heiligenthal. Les parallèles sont nombreux et tentants avec d’autres architectes et intellectuels dont la position personnelle et les idées ont souffert d’une coexistence plus ou moins bien assumée avec le nazisme [96]. Il s’agit d’une position de recherche qui, fixant les limites de son point de vue, ne prétend pas avoir encore épuisé le sujet, mais contribue grandement à le faire connaître d’un public francophone. On constate en effet, de manière générale, que les univers de production culturels [97], même de type universitaire, restent, entre eux et au niveau de la distribution géographique de leurs productions, très cloisonnés.

[1] Raymond Ledrut, « Remarques liminaires sur les figures de l’espace et du temps », in Groupement de Recherche Coordonnées (dir.), Les figures de l’espace et du temps, Cahiers du Centre de Recherche Sociologiques, n°3, 1985, pp.1-11.

[2] « […] Pour commencer à sortir du flou et de la confusion, on peut considérer les multiples représentations spatiales, comme autant d’ensembles (et sous-ensembles) qui ont chacun une certaine configuration spatiale. Chacun de ces ensembles spatiaux est constitué par des éléments qui ont entre eux des relations plus ou moins complexes » (Yves Lacoste, La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre, Paris, FM (coll. Petite collection Maspero), 1976, p.163, souligné par l’auteur).

[3] Ibid., p.36.

[4] Ibid.

[5] Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit (coll. Le sens commun), 1979.

[6] Par exemple sur le rapport géographie et peinture : Svetlana Alpers, « L’œil de l’histoire. L’effet cartographique de la peinture hollandaise au 17e siècle », Actes de la recherche en sciences sociales, n°49, septembre 1983, pp.71-101.

[7] Ce numéro double de la revue TRANSEO s’appuie sur une journée d’étude interdisciplinaire organisée par le CIERA : « Figurer l’espace dans les sciences sociales », Centre Interdisciplinaire d’Etudes et de Recherches sur l’Allemagne, EHESS, Paris, 12 décembre 2008. Les coordinateurs du numéro remercient vivement le directeur du CIERA, Michael Werner, et ses deux directeurs-adjoints, Hervé Joly et Jay Rowell, pour le soutien accordé dans le cadre de l’organisation de ce numéro. Nous remercions tout autant les rapporteurs anonymes qui ont évalué les nombreuses propositions reçues pour ce numéro et permis de sélectionner les présentes contributions. Certains éléments de la présentation des textes (« Espaces figurés », cf. infra) doivent par ailleurs à leurs remarques, avis et critiques sur lesquels nous nous sommes appuyés. Enfin, pour la réalisation de ce numéro nous avons bénéficié des constants appuis et des précieuses aides fournis par Séverine Sofio, Mathieu Hauchecorne et Clément Bastien : merci pour votre temps, votre énergie, votre patience, vos judicieuses remarques et vos encouragements. Remerciements qui s’adressent aussi à Emanuele Bottaro, notre « master-web-maker », pour ses assistances techniques toujours rapides et efficaces.

[8] Pierre Bourdieu, « L’espace des points de vue », in id. (dir.), La misère du monde, Seuil (coll. Points), 1998, pp.13-17.

[9] Thierry Ramadier, « Transdisciplinarity and its challenges : The case of urban studies », Futures, 2004, n°36 (4), pp.423-439.

[10] Sur les vérités scientifiques, on pourra lire : Paul Boghossian, La peur du savoir. Sur le relativisme & le constructivisme de la connaissance, Marseille, Agone (coll. Banc d’essai), 2009.

[11] Pour reprendre ici un élément central qui caractérise les activités relatives à toute production sociale donc culturelle : « S’il y a une vérité, c’est que la vérité du monde social est un enjeu de luttes » (Pierre Bourdieu, « Une classe objet », Actes de la recherche en sciences sociales, n°17-18, novembre 1977, p.2).

[12] Roger Brunet, Le déchiffrement du monde. Théorie et pratique de la géographie, Paris, Belin (coll. Mappemonde), 2001, p.33.

[13] Sur les liens et oppositions entre sociologie et géographie notamment, nous renvoyons à l’excellent dossier : « L’espace, les sociologues et les géographes » (Catherine Rhein dir.), Sociétés contemporaines, n°49-50, 2003.

[14] Fernand Braudel, L’identité de la France, Paris, Arthaud, 1986 (3 tomes).

[15] « Les faits de structure spatiale ne représentant plus alors le tout, mais seulement la condition et comme le substrat physique de telles communautés. […] Si nous fixons notre attention sur ces formes matérielles, c’est afin de découvrir derrière elles, toute une partie de la psychologie collective. Car la société s’insère dans le monde matériel, et la pensée du groupe trouve, dans les représentations qui lui viennent de ces conditions spatiales, un principe de régularité et de stabilité, tout comme la pensée individuelle a besoin de percevoir le corps et l’espace pour se maintenir » (Maurice Halbwachs, Morphologie sociale, Paris, Armand Colin, 1970).

[16] Maurice Halbwachs, La topographie légendaire des évangiles en Terre sainte, Paris, PUF (coll. Quadrige), 2008 (éd. revue et augmentée par Marie Jaisson et alii).

[17] Max Weber, La ville, Paris, Aubier Montaigne (coll. Champ urbain), 1982 (1921). Pour une analyse de l’inscription disciplinaire et théorique des travaux de Max Weber, on pourra lire l’article suivant : Hinnerk Bruhns, « Ville et campagne. Quel lien avec le projet sociologique de Max Weber ? », Sociétés Contemporaines, n°49-50, 2003, pp.13-37.

[18] Pierre Georges, « Ancienne et nouvelles classes sociales dans les campagnes françaises », Cahiers Internationaux de Sociologie, 37, pp.3-22.

[19] Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l’Athénien. Essai sur la représentation de l’espace et du temps dans la pensée grecques de la fin du VIe à la mort de Platon, Paris, Les Belles Lettres, 1964 ; ou encore à ce propos : Vernant Jean-Pierre, Les origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1962.

[20] Henri Lefebvre, Le droit à la ville suivi de Espace et politique, Paris, Anthropos (coll. Points), 1972 ; Henri Lefebvre, La production de l’espace, Anthropos, 1974.

[21] Kevin Lynch, L’image de la cité, Paris, Dunod (coll. Aspects de l’Urbanisme), 1976.

[22] Jean Pailhous, La représentation de l’espace urbain. L’exemple du chauffeur de taxi, Paris, PUF, 1970.

[23] Outre La question urbaine (Paris, Maspero (coll. Textes à l’appui), 1975) où l’auteur note que « De leur côté, les “sciences sociales” sont particulièrement pauvres en analyses sur la question [urbaine], à cause du rapport étroit qu’elles entretiennent avec les idéologies explicatives de l’évolution sociale, et du rôle stratégique joué par ces idéologies dans les mécanismes d’intégration sociale » (p.11), nous renvoyons à son ouvrage Luttes urbaines (Paris, Maspero).

[24] Michel Foucault, « Des espaces autres », in id., Dits et écrits II (1976-1988) , Paris Gallimard, 2001, pp.1571-1581 (1ère parution, 1984 in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, pp.46-49).

[25] Edward T. Hall, La dimension cachée, Paris, Seuil (coll. Points), 1971.

[26] Paul Claval, Espace et pouvoir, Paris PUF, 1978.

[27] Cf. Michel Pinçon, Cohabiter. Groupes sociaux et modes de vie dans une cité HLM, Paris, Plan Construction, (coll. Recherches), 1982 ; Monique Pinçon-Charlot avec Edmond Préteceille et Paul Rendu, Ségrégation urbaine. Classe sociales et équipement collectifs en Région parisienne, Paris, Anthropos, 1986 ; Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Paris, Seuil, 1989.

[28] Jean-Claude Chamboredon, Madeleine Lemaire, « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue Française de Sociologie, XI-1, 1970.

[29] Monique Sélim, « Rapport sociaux dans un quartier anciennement industriel. Un isolat social », L’Homme, octobre-décembre 1982, XXII, n°4, pp.77-86.

[30] Colette Petonnet, « Espace distance et dimension dans une société musulmane », L’Homme, n°2, 1972, pp.47-84 ; Colette Petonnet, On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris, Galilée, 1979.

[31] Pierre Bourdieu, « Effet de lieux », in id. (dir.), La misère du monde, op. cit.

[32] Roger Brunet, Géographie universelle, Hachette/Reclus, 1990.

[33] Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1991.

[34] Christian Grataloup, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Paris, Reclus (coll. EME), 1996.

[35] Jacques Lévy, L’espace légitime. Sur la dimension géographique de la fonction politique, Paris, Presses de Sciences Po, 1994.

[36] Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy, Denis Retaillé, Le monde : espace et système, Paris, Presses de Sciences Po/Daloz, 1992.

[37] Emile Durkheim, « Morphologie sociale », L’Année sociologique, 2, 1897-1898.

[38] « La morphologie sociale part de l’extérieur. Mais ce n’est, pour elle, en effet, qu’un point de départ. Par ce chemin, c’est au cœur même de la réalité sociale que nous pénétrons » (Maurice Halbwachs, Morphologie sociale, op. cit. , p.8).

[39] Géraldine Djament, « La reproduction spatiale, un concept géohistorique pour aborder le laboratoire romain », Actes des rencontres internationales de ThéoQuant, en ligne, 2003, pp.9-10.

[40] La construction sociale des catégories, de vision et de division du monde social, et notamment les catégories spatiales, est inséparable de processus cognitifs. Processus cognitifs repérés par Jean Piaget dans ses travaux sur le développement cognitif de l’enfant (Piaget Jean, Psychologie et éducation, Paris, Denöel (coll. Médiations), 1969). C’est la raison pour laquelle nous sommes bien plus en présence de processus socio-cognitif que de processus simplement cognitifs (pour ne pas dire bio-psychologiques).

[41] Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthène l’Athénien…, op. cit. , Paris, Les Belles-Lettres, 1964.

[42] Jean-Pierre Vernant, « Espace et organisation politique en Grèce ancienne », Annales, n°20, 1965, p.578.

[43] Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », art. cit.

[44] Jean-Claude Abric (dir.), Pratiques sociales et représentations, Paris, PUF (coll. Psychologie sociale), 2003.

[45] Fabio Lorenzi-Cioldi, Les représentations des groupes dominants et dominés. Collections et agrégat, Grenoble, PUG (coll. Vies Sociales), 2002, chapitre 3 et passim.

[46] Cf. entre autres : Actes de la recherche en sciences sociales : « Ecole ségrégative, école reproductive », n°180, décembre 2009 ; Géraldine Djament, Philippe San Marco (dir.), Séminaire Politiques culturelles et enjeux urbains, Paris, ENS, 2008-2009 ; Franck Poupeau, Jean-Christophe François, Le sens du placement Ségrégation résidentielle et ségrégation scolaire, Paris, Raisons d’agir (coll. Cours et travaux), 2008 ; Franck Poupeau, Sylvie Tissot, « La spatialisation des problèmes sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n°159, 2005, pp.5-9 ; Susanna Magri, Fabrice Ripoll, Sylvie Tissot, La dimension spatiale des ressources sociales, journée d’études, CSU/CRESPA (Université Paris VIII) et le CRETEIL (Institut d’Urbanisme de Paris, Université Paris XII), octobre 2009, actes à paraître.

[47] Ce tripode rappelle peut-être les trois espaces mentionnés par Armand Frémont dans son ouvrage sur l’espace vécu (cf. Armand Frémond, La région, espace vécu, Paris, Flammarion, 1976). Cependant cet auteur envisage l’espace donné, l’espace produit et l’espace vécu comme trois dimensions d’un même type d’espace, l’espace géographique, alors que notre propos consiste à chercher une articulation (transdisciplinaire) entre trois types d’espaces différents.

[48] Roger Brunet, avec Robert Ferras et Hervé Théry, Les mots de la géographie. Dictionnaire critique, Paris, Reclus-La Documentation Française, 1993, p.193 : entrée « Espace ».

[49] Pierre Bourdieu, Raisons pratiques. Sur un théorie de l’action, Paris, Seuil (coll. Points-Essais), 1994, p.53.

[50] « Contre la vieille distinction diltheyenne, il faut poser que comprendre et expliquer ne font qu’un » (Pierre Bourdieu, « Comprendre », in id. (dir.), La misère du monde, op. cit., p.1400).

[51] Nous renvoyons aussi en ce sens aux perspectives développées par : Guy Di Méo et Pascal Buléon, L’espace social : lecture géographique des sociétés, Paris, Armand Colin, 2005.

[52] On pourra consulter non limitativement : Isabelle Laboulais-Lesage, Combler le blanc de la carte. Modalité et enjeux de la construction des savoirs géographiques (XVIIe-XXe siècle), Strasbourg, PUS (coll. Sciences de l’histoire), 2004 ; Michel Lussault, L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil (coll. La couleur des idées), 2007 ; Jean-Claude Waquet et alii. (dir.), Les espaces de l’historien, Strasbourg, PUS (coll. Sciences de l’histoire), 2000.

[53] Cf. Loïc Wacquant, « Les deux visages du ghetto. Construire un concept sociologique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°160, décembre 2005, pp.4-21.

[54] Nous empruntons l’idée à : Christian de Montlibert, Simon Borja, « Espace-temps social et réification de l’espace social : éléments sociologiques pour une analyse du temps », Cahier du CRESS, n°7, novembre 2007, p.45.

[55] Roger Brunet, Le déchiffrement du monde. Théorie et pratique de la géographie, Paris, Belin (coll. Mappemonde), 2001, p.14.

[56] Grataloup Christian, Lieux d’histoire…, op. cit. , p.192.

[57] Mark Monmonier, Comment faire mentir les cartes. Du mauvais usage de la géographie, Paris, Flammarion, 1993.

[58] Cf. Jean-Bernard Racine, « Discours géographique et discours idéologique : perspectives épistémologiques et critiques », Hérodote, n°6, 1977, pp.109-158.

[59] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue. Préalables épistémologiques, Paris-La Haie, Mouton, 1983.

[60] Christian Grataloup, Lieux d’histoire…, op. cit. , p.192.

[61] Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin (coll. Bibliothèque des textes philosophiques), 1989, p.22.

[62] Pierre Bourdieu et alii. , Le métier de sociologue…, op. cit. , p.67.

[63] Nous renvoyons non limitativement à quelques études sur les dimensions évoquées : Samuel Depraz, « Campagnes et naturalité : la redéfinition d’un rapport à la nature dans les espaces ruraux des nouveaux Länder », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol.38, n°3, 2007, pp.135-152 ; Samuel Depraz, « Le concept d’Akzeptanz et son utilité en géographie sociale : exemple de l’acceptation sociale des parcs nationaux allemands », L’espace géographique, vol.34, n°1, 2005, pp.1-16 ; Vincent Dubois, en collaboration avec Poirrier Philippe, Politiques locales et enjeux culturels. Les clochers d’une querelle. XIXe-XXe siècles, Paris, La documentation Française (coll. Travaux et documents n°8), 1998 ; Sylvain Maresca, « Le territoire politique », Revue française de Science Politique, n°3, 1984, pp.449-466 ; Christian de Montlibert, L’impossible autonomie de l’architecte. Sociologie de la production architecturale, Strasbourg, PUS, 1995 ; Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seuil, 2007 ; Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil (coll. Liber), 2007 ; Sylvie Tissot, « Des gentrificateurs mobilisés », Articulo – Revue de sciences humaines, Hors-série n°1, 2009, mis en ligne le 27 mai 2009.

[64] Yves Lacoste, La géographie…, op. cit. , p.39.

[65] Cf. Franck Poupeau, Sylvie Tissot, « La spatialisation de la question sociale », art. cit.

[66] Cf. David Harvey, Géographie de la domination, Paris, Les Prairies ordinaires (coll. Penser/Croiser), 2008.

[67] Georges Benko (dir.), La dynamique spatiale de l’économie contemporaine, La Garenne-Colombe, Espace Européen, 1990, p.17.

[68] Nous renvoyons ici au texte de Jacques Dubois, Pascal Durand et Yves Winkin, qui retrace la genèse et l’évolution du concept de « symbolique » développé par Pierre Bourdieu, en situant les ruptures desquelles il procède et dans lesquelles il permet de s’inscrire pour penser le monde social : « Le symbolique est le social », in Jacques Dubois, Pascal Durand et Yves Winkin, Le symbolique et le social. La réception internationnale de la pensée de Pierre Bourdieu, Liège, ULG/Cerisy-La-Salle (coll. Sociopolis), 2005, pp.13-28..

[69] Pour des exemples précis, voir, entre autres : Joël Bonnemaison, « Voyage autour du territoire », L’Espace géographique, n°4, 1981, pp.249-262 ; Bernard Debarbieux, « Le lieu, le territoire, et trois figures de rhétorique », L’Espace géographique, n°2, 1995, pp.97-112 ; Samuel Hayat, « La république, la rue et l’urne », Pouvoirs, n°116, 2006, pp.31-44 ; Jérôme Monnet, « la symbolique des lieux : pour une géographie des relations entre espace, pouvoir et identité », CyberGéo, article n°56, en ligne.

[70] Outre les fait qu’elle puisse se penser en termes spatio-temporelle, sur cette mise « […]en présence [de] deux états de l’histoire », voir : Pierre Bourdieu, « Le mort saisit le vif. Les relations entre l’histoire réifiée et l’histoire incorporée », Actes de la recherche en sciences sociales, n°32-33, avril-juin 1980, pp.3-14.

[71] Cf. Pierre Bourdieu, La distinction…, op. cit.

[72] Cf. Transeo : « Marginalités dans les espaces symboliques/processus symboliques de marginalisation » (dir. Eric Brun, Vanessa Gémis), n°1, janvier 2009.

[73] Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », art. cit. , p.254.

[74] Sur le concept d’« horogenèse », voir : Michel Foucher, Fronts et frontières…, op. cit.

[75] Christian de Montlibert, « Une relation bijective : Espace social, espace aménagé », Regards Sociologiques, n°25-26, 2003, pp. 5-8.

[76] Voir parmi de nombreux exemples de travaux : Géraldine Djament, La reproduction de la centralité romaine. Géohistoire d’une capitale entre réseau et territoire, Thèse de doctorat en géographie, Université Paris Diderot, 2007.

[77] Cf. entre autres : Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil (coll. Points-Essais), 2003, chap.5.

[78] Cf. Marcel Détienne, Comparer l’incomparable, Paris, Seuil (coll. La Librairie du XXe siècle), 2000.

[79] Cf. Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raison d’agir (coll. Cours et travaux), 2001.

[80] Cf. Pierre Bourdieu, « L’objectivation participante », Actes de la recherche en sciences sociales, n°150, pp.43-57 ; Pierre Bourdieu et alii. , Le métier de sociologue, op. cit.

[81] Christian de Montlibert, « De la cumulativité en sciences sociales », Regards Sociologiques, n°19, 2000, p.5.

[82] Pierre Bourdieu et alii. , Le métier de sociologue, op. cit., p.12.

[83] Auguste Comte, cité par ibid. , p.11.

[84] Kevin Lynch, The image of the city, Cambridge Mass., The MIT Press, 1960.

[85] Cf. Thierry Ramadier, Anne-Christine Bronner, « Knowledge of the environment and spatial cognition : JRS as a technique for improving comparisons between social groups », Environment and Planning B : Planning and Design, 2006, n°33, pp.285-299.

[86] Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique précédé de Trois études d’ethnologie kabyle, Paris, Seuil (coll. Points-Essais), 2000, p.228.

[87] Bourdieu Pierre, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil (coll. Points-Essais), 1998, p.23 et pp.24-25.

[88] Christian Grataloup, Lieux d’histoire…, op. cit.

[89] Cf. Franco Moretti, Atlas du roman européen. 1800-1900, Paris, Seuil, 2000.

[90] « Des textes aux modèles, donc ; et des modèles tirés de disciplines avec lesquelles les études littéraires ont toujours eu peu ou pas du tout de relations : les graphes de l’histoire quantitative, les cartes de la géographie et les arbres de la théorie de l’évolution » (Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature, Paris, Les prairies ordinaires (coll. Penser/croiser), 2008, p.33).

[91] Ibid., p.89.

[92] A propos des précisions quant à ces controverses, nous renvoyons à la préface de l’ouvrage : Laurent Jeanpierre, « Problèmes de survie littéraire », préface à ibid.

[93] Voir la recension que Claire Ducournau a rédigée sur l’essai de Moretti dans le n°1 de Transeo.

[94] Eric Rohmer, L’organisation de l’espace dans le Faust de Murnau, Paris, UGE (coll. 10/18 – Ramsay Poche Cinéma), 1977, p.1.

[95] Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique…, op. cit. , p.235.

[96] Sur ce point, on pourra se référer, entre autres, à l’ouvrage-document qu’a rédigé en prison l’un des architectes officiels du IIIe Reich, Albert Speer : Au cœur du troisième Reich, Paris, Fayard (coll. Les grandes études contemporaines), 1971.

[97] Sur les transformations au sein de l’espace de production littéraire, voir : Gisèle Sapiro (dir.), Les contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveau Monde (coll. Sociétés & Représentations), 2009.